dimanche 3 avril 2011

La mission métaphysique du Liban

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Je viens de passer une semaine au Liban chez un ami, au sein de sa famille maronite fidèle au général Aoun. Ils vivent dans le quartier Ain El Roummaneh, juste à la frontière de la zone chiite de Beyrouth. Les carrefours sont plantés de gigantesques Piétas et de Vierges mastocs, et certaines portes d’entrée d’immeubles sont surmontées d’un auvent christique bleuté en forme d’ogive. A trois rues de là se trouve l’église où un garde du corps de Gemayel s’était fait plomber en 1975 par des Palestiniens surexcités. Des phalangistes se sont ensuite vengés sur une poignée d’autres Palestiniens, et c’est ainsi que débuta une guerre interminable de près de quinze ans. Cette guerre fut en réalité aussi peu « civile » que l’ont été, par exemple, toutes les guerres d’Afrique, puisqu’elle fut l’occasion pour bon nombre de pays (Syrie, Israël, Iran, Etats-Unis, France, Libye…) de se combattre de manière indirecte, par pays interposé.



Lors de l’attaque du sud du Liban par l’armée israélienne durant l’été 2006, la famille de mon ami Michel* recueillit chez elle bon nombre de chiites blessés. A propos de cette attaque, qui aurait été provoquée par une escarmouche avec le Hezbollah, rappelons les propos de Gerald Steinberg, professeur de sciences politiques à l’Université de Bar-Ilan (Tel Aviv) : « De toutes les guerres d’Israël depuis 1948, celle de l’été 2006 était celle pour laquelle Israël s’était le mieux préparé. A partir de 2004, la campagne militaire programmée pour durer environ trois semaines avait déjà été bouclée et, depuis un an ou deux, elle avait été simulée et répétée à tous les niveaux » (San Francisco Chronicle, 21/07/06). Par ailleurs, tout le monde sait au Liban que cette destruction de toute l’infrastructure de la moitié sud du pays, qui fit des centaines de morts chiites et chrétiens (1200 au total), fut reçue comme une bénédiction par la majorité sunnite pro-Hariri du pays, qui voyait là un moyen efficace et peu salissant de se débarrasser de ses ennemis de l’intérieur.

Le dimanche 13 mars, en quittant la ville de Beyrouth par le nord, nous croisons quelques milliers de manifestants en plein délire, une union de sunnites et de phalangistes dansant dans la rue à la gloire du libano-saoudien Rafiq Hariri (le poussah chiraquophile avait la double nationalité), et pour exiger le désarmement immédiat du Hezbollah. Ils foutent un peu la haine à Michel, qui me révèle qu’une grande partie de ces manifestants sont importés de l’étranger et gagnent environ une centaine de dollars chacun. Comme quoi, il arrive que les Saoudiens dépensent leur argent intelligemment…

Vous avez bien lu : les phalangistes de Gemayel, ceux-là même qui ont naguère commis les massacres que l’on connaît, sont aujourd’hui stipendiés par l’Arabie Saoudite et roulent pour la famille Hariri. Les chrétiens libanais sont bel et bien divisés en deux : les indéfectibles traîtres susnommés, et mes amis – évidemment ! – aounistes, antisionistes radicaux et alliés du Hezbollah. Cela fait très longtemps que ces derniers ont dressé la lumineuse équation suivante : Arabie Saoudite = Etats-Unis = ‘Israël’. Peut-être que cette égalité semble évidente à tout le monde, mais vous en avez vu combien, exactement, des vidéos sur Internet montrant l’infernale nocivité de l’Arabie Saoudite ? Au lieu de passer leur temps à proclamer que Al-Qaïda n’existe pas et que le Vatican est infesté de satanistes, les rebelles du web feraient bien mieux d’entrer en guerre ouverte contre l’Arabie Saoudite, ce pays pourri jusqu’à la moelle, collaborateur dans l’âme avec l’Empire américano-sioniste. Si j’étais musulman, ça me ferait vraiment chier que la Mecque soit dans un pays géré par de tels sous-singes ! Sunnites, encore un effort pour être révolutionnaires ! Abdallah Ier, dégage, fils de chien !

Il faut lire dans son intégralité le document d’Entente Mutuelle entre le Courant Patriotique Libre (CPL) et le Hezbollah pour bien comprendre dans le détail ce qui se passe d’intéressant au Liban, pour bien déceler en quoi ce pays est porteur d’une mission historique, ainsi que le proclamait Jean-Paul II dans sa formidable homélie prononcée lors du Synode des Evêques en mai 1997 : « Nous voulons dire au monde l’importance du Liban, sa mission historique. […] Nous sommes ici dans la région que foulèrent les pieds du Christ, Sauveur du monde, il y a deux mille ans. La sainte Ecriture nous apprend que Jésus alla prêcher au-delà des limites de la Palestine d’alors, et qu’Il y accomplit des miracles. Libanais et Libanaises, le Fils de Dieu lui-même fut le premier évangélisateur de vos ancêtres. C’est un privilège extraordinaire. […] Les fils et les filles du Liban attendent Son nouvel avènement. Nous vivons tous l’Avent des derniers temps de l’histoire et nous cherchons tous à préparer la venue du Christ, à édifier le Règne de Dieu qu’Il a annoncé. […] Nous avons confiance : l’Esprit Saint renouvellera le visage de votre terre ».

Je n’hésite pas une seconde à écrire que le Document d’entente entre le Général Aoun et Seyyed Hassan Nasrallah est le premier acte politique à célébrer l’entrée de l’humanité dans l’Ere du Verseau. Cette magnifique « proposition de stratégie de défense nationale contre Israël » a été signée le 6 février 06, et l’attaque des forces armées israéliennes – préparée depuis fort longtemps – a eu lieu en juillet de la même année, comme par réaction à l’énorme puissance métaphysique de cet accord chevaleresque. Déjà, la charte du CPL (septembre 05) était très belle, précisant que le mouvement était fondé sur des « bases éthiques, de culture et d’avant-gardisme », et s’attachant « à ce que chaque citoyen libanais soit une dimension libanaise à l’étranger et non une dimension étrangère au Liban ». Quant à la charte du Hezbollah (de novembre 09), mouvement dont je me permets de rappeler qu’il est le premier employeur au Liban et qu’il est entraîneur de l’armée du Mahdi en Irak, sa lecture est nettement plus revigorante qu’un roman de Despentes ou Houellebecq. Elle s’inscrit parfaitement dans le projet eurasiste « d’un monde multipolaire dont les traits ne sont pas encore clairement définis ». Elle précise que les ennemis sont à la fois « le capitalisme sauvage [qui] a transformé la mondialisation en outil incitant à la division », et « l’entité sioniste, en tant que base avancée et point d’appui du projet états-unien, colonialiste et dislocateur de la région ». On comprend que le sionisme est strictement le contraire de l’élan initié dans la même région il y a deux mille ans par Jésus-Christ, à la fois sur les plans spirituel, religieux et politique. Partisan d’un « régime administratif décentralisé », « le Hezbollah considère l’Iran islamique comme étant un Etat central et important dans le monde islamique », « un pilier de la renaissance ». Voici ce qui est écrit à propos de la Palestine et des négociations en vue d’un règlement : « Il ne s’agit pas, pour nous, d’un affrontement religieux, racial ou ethnique, même si les promoteurs du projet sioniste colonial n’ont jamais hésité à utiliser la religion et à manipuler les sentiments religieux pour atteindre leurs buts. […]. Il s’agit d’un refus absolu du principe et du fondement d’un règlement avec l’entité sioniste. […] Cette attitude est constante, permanente et définitive, elle n’admet ni recul ni marchandage, même si le monde entier reconnaissait ‘Israël’ ». Voilà un bel exemple de caractère qui a complètement déserté nos contrées occidentales : l’intransigeance. La conclusion de la charte du Hezbollah est belle comme le tremblement des mains de Lautréamont dans la joie : « Ô Dieu, Tu nous as promis l’une des deux félicités, la victoire ou l’honneur de Te rencontrer baignant dans notre sang ».

Après avoir quitté Beyrouth, nous gravissons en voiture le Jebel Laqlouq, une montagne située au-dessus de Byblos. Dans son Voyage en Orient, Nerval évoque bien les relations complexes entre Druses et Maronites dans cette région, et au-delà. Ca grimpe dur jusqu’au petit village de Aanaya. Des portraits de Saint Charbel sont plantés partout dans la neige : longue barbe blanche, les yeux clos, le crâne recouvert d’une capuche noire. Son ermitage est doux et paisible. On voit la mer s’étaler tout en bas. Michel possède chez lui un dessin de saint Charbel daté de 1828, qui – me dit-il – ruisselait d’huile d’olive de temps à autre du temps que sa mère était encore vivante. La statue méditative du saint reposant sous un arbre me fait penser à Hônen, le fondateur du Bouddhisme japonais de la Terre Pure, méditant sur ses terres de Kyôto. Dans sa cellule, on voit qu’un tronc d’arbre lui servait d’oreiller. « Ici, c’est le centre du christianisme oriental » me susurre Michel.


  


Nous redescendons sur Byblos, la plus ancienne cité du monde encore habitée. Son nom vient du fait que sous les Perses, cette ville était le principal centre d’échange du papyrus égyptien. Byblos, c’est comme la Bible : un « écrit roulé ». Nous arpentons les impressionnantes ruines sises en bord de mer. Le château des Croisés est encore debout, calme et hiératique. Le site est résolument splendide. La religion cananéenne reposait sur la triade El (« dieu ») – Baal (« seigneur ») – Baalat. Cette dernière était appelée la maîtresse de Byblos, et peut être apparentée à Astarté ou Aphrodite. Avec son parèdre Adonis, elle représente le cycle de la nature, le vaste mouvement de constructions et de destructions appelé à régenter l’ordre cosmique. Baalat a même été représentée sur les monnaies perses en Hathor, la déesse égyptienne des festivités et de l’amour, avec le disque solaire luisant entre ses cornes de vache ! Juste après les vieux remparts, les ruines du Temple de Baalat Gebal sont émouvantes. Le soleil se couche derrière une colline couverte de pierres du néolithique. Les lieux sont chargés de vibrations singulièrement mythiques : c’est ici que le cadavre d’Osiris échoua après avoir longuement navigué sur les eaux, et par ailleurs, il fut trouvé en cet endroit une hache très ancienne arborant les symboles de Enki, la Lune des Sumériens ! Nous contournons des maisons de l’âge de bronze, et tombons en arrêt devant les restes du Temple aux obélisques. Ce dernier est planté en son centre d’un bétyle cubique, et des stèles effilées sont dressées tout au fond. Je suis soudain pris de vertige en contemplant cette rangée savante de pierres rosir sous la lumière usée du crépuscule méditerranéen. La configuration de ce temple datant de 1800 ans avant Jésus-Christ ne semble-t-elle pas préfigurer celle de la Mecque ? Je consulte mon opuscule Comment accomplir les rites du pèlerinage et de la Oumra du sénégalais Djibril Nguirane : la circumambulation autour de la Ka’ba, la lapidation de Jamra Al Aqaba puis des trois stèles de Mina… Tout est déjà là, devant mes yeux ! Et pourquoi ne pas rappeler que la principale divinité pré-islamique vénérée à la Mecque était Houbal, dont le nom viendrait de Baal… Ô splendide pérennité des religions célestes, éclatante et lumineuse articulation dynamique de la Foi envers la pulsation harmonique du Vide Originel. Je te salue, vieille Religion, honneur du genre humain, étincelle de beauté liant terre et ciel en sens inverse du mouvement de l’éclair, seule trace de noblesse authentique se dégageant des 64800 ans de l’histoire de l’humanité adamique.



Je m’entends très bien avec la famille de Michel. C’est même assez rare que je me retrouve en plein accord avec des gens sur à peu près tous les plans. Le mardi 15 mars, on regarde à la télé le discours du nouveau Patriarche maronite Béchara Rahi, dont il semble que les vues soient nettement plus proches de celles du Général Aoun que celles du patriarche précédent. Les dirigeants du Hezbollah lui ont déjà envoyé leurs félicitations. C’est la seule information réjouissante du journal, parce qu’à part ça, il n’y a que des catastrophes : dix mille morts au Japon après un nouveau séisme ravageur, l’Arabie Saoudite envoie ses troupes militaires pour mater les chiites du Bahreïn, sortie d’un nouveau film de Cédric Klapisch, défaite de l’O.M. face à Manchester (mes garçons doivent être en larmes),... Je regarde un vidéo-clip extraordinaire de la chanteuse libanaise Amal Hijazi. Elle pleure parce qu’elle découvre que son fiancé tant aimé est un espion à la solde de Tsahal. Lors de la scène finale, on le voit donner des documents secrets à un officier israélien, et puis comme il ne sert désormais plus à rien, il se fait carrément buter par ce dernier ! La note finale résonne, en même temps qu’une flaque de sang envahit l’écran… Ils en ont, des choses à dire, les chanteurs libanais ! Ca change de Patrick Bruel ou Lady Gaga.

Une fiévreuse discussion politique s’installe entre chrétiens antisionistes. Fouad, le beau-frère de Michel, est en pleine forme. Il me raconte la guerre qu’il a vécue, les combats de fou menés dans son quartier contre des mercenaires libyens, des géants noirs de plus de deux mètres, drogués par intraveineuse pour pouvoir continuer à marcher quelques secondes et tirer plusieurs coups de feu même après avoir reçu des balles dans le ventre. Il a combattu (entre autres !) les Palestiniens, qui après s’être fait virer d’Israël et avoir trouvé refuge au Liban, ont décidé de virer à leur tour les Libanais de chez eux pour pouvoir s’y installer ! Une belle troupe de mendiants ingrats, tout de même ! Aujourd’hui, les choses ont changé. Fouad me dit : « Les palestiniens ont raison de faire les terroristes contre Israël, on leur a volé leur terre au départ, il faut bien se défendre si on est des hommes, non ? ». Je songe au neuvième point du document d’entente CPL-Hezbollah : « Le droit au retour des Palestiniens est une question fondamentale et établie et le refus de l’implantation fait l’unanimité auprès des Libanais. Cette décision est définitive et irrévocable ». La famille Hariri et la plupart des sunnites libanais, eux, sont évidemment pour le maintien des Palestiniens au Liban, et ce pour de simples questions de comptabilité confessionnelle, et donc politique. Aucun Palestinien n’est en effet chiite, et il n’existe qu’un seul camp palestinien chrétien (situé à Dbaiyé, entre Beyrouth et Jounieh), et non armé, qui plus est. La question des armes est d’une importance cruciale au Liban. L’armée nationale est dramatiquement faible ; elle a prouvé son inefficacité (certains parlent de couardise) durant l’été 2006, où seules les troupes de Nasrallah ont su sérieusement contrer Tsahal (voir l’épisode des blindés Merkava explosés par les ogives à double déclenchement du Hezbollah). Le dixième point du document d’entente dit la chose suivante : « le port des armes n’est pas un objectif en soi, mais un moyen noble et sacré utilisé par un groupe dont le territoire est occupé, au même titre que la résistance politique ». Du coup, Fouad me harnache avec son AK47 à baïonnette, son Smith&Wesson, ses fusils de chasse, son Beretta. Je ne suis pas passionné par les armes à feu, mais là, je ne sais la raison pour laquelle je me sens heureux de porter ces armes de guerres, ceint de poches militaires gorgées de grenades, une longue lame luisante en bandoulière planquée dans le dos.

Ca le rend dingue, Fouad, quand je lui dis que je n’ai pas d’armes à feu chez moi. « Tu as une famille ou quoi, non ? Et si un ennemi il vient chez toi pour égorger tes enfants, tu le regardes faire ? ». Quand on parle de la France, il se laisse aller à des confidences qui seraient probablement réprouvées dans un salon parisien… « Vous devriez vous battre, vous les français, contre ces juifs qui ont confisqué votre pays. Ils sont pas nombreux, ils sont quoi, un pour cent ? Et ils sont à la politique, dans les banques, à la télé ! Vous faites quoi contre ça, je comprends pas les français ! Les juifs ils font chez vous ce qu’ils ont fait chez nous, ils font entrer tous les musulmans dans votre pays pour vous diviser et vous faire battre entre vous, et eux, comme ça, ils sont bien tranquilles. Si tu agis en politique tu n’arriveras jamais à rien, tu parles tu parles, ça sert à rien, tu peux parler comme tu veux, eux ils parleront toujours mieux que toi ! Moi je sais ce qu’il faut faire, je pense en militaire comme le Général Aoun, il faut agir en militaire ! Il faut vous regrouper et former une armée secrète, monter un jour à Paris et prendre d’assaut l’Elysée, en une demi-heure tout est réglé ! Tu veux mon Beretta ? » J’accepterais bien volontiers, mais je ne suis pas certain de pouvoir franchir la douane aérienne… En fait, ce qu’il nous faudrait, c’est que le Général Aoun et Hassan Nasrallah prennent la tête du gouvernement français pendant deux ou trois mois… J’imagine le vent de fraîcheur qui soufflerait alors en France, de Dunkerque à Perpignan…

J’ai fini par l’essayer, son Beretta semi-automatique quatre cartouches. C’était trois jours après, dans les montagnes du sud au-dessus de Sidon avec son ami Fahdi. On est parti à la chasse aux oiseaux après avoir fumé un narguilé, mangé des écorces d’oranges confites et bu un café blanc (de l’eau chaude parfumée à la fleur d’oranger). Qu’est-ce que c’était beau, ces collines arides avec les montagnes enneigées à l’horizon ! On se serait cru dans la garrigue de la Sainte-Baume ! Comme il n’y avait pas d’oiseaux, on s’est contenté de tirer sur des pneus et des bouts de plastique lancés en l’air par Fahdi. Tartarin au Liban… J’avais les larmes aux yeux, parce que je songeais au lac de Tibériade, situé à une centaine de kilomètres tout au plus. Le lac de sainte Marie-Madeleine…

Je reviens aux trois documents dont je parlais au début : la charte du CPL, celle du Hezbollah et le document d’entente entre ces deux mouvements révolutionnaires. Certaines propositions, contenues dans chacun des textes, insistent sur un point qui – je l’avoue – m’avait quelque peu surpris au premier abord. Il s’agit d’une volonté intangible de déconfessionnaliser le gouvernement du Liban. Rappelons que le protectorat français mit en place ce système (confirmé et renforcé par les accords de Taïf en 89) où le Président de la République est chrétien (Michel Sleiman), le premier ministre est sunnite (Najib Mikati), et le président de l’Assemblée nationale est chiite (Nabih Berri). Or, c’est justement cela que Aoun et Nasrallah veulent foutre en l’air. Le premier proclame qu’il faut « séparer le politique du religieux en vue d’accéder à l’Etat laïc ». Quand au second, il écrit : « Le principal problème du régime politique libanais, qui empêche sa réforme, son développement et sa modernisation, est le confessionnalisme politique ». Combien de gens en France savent que c’est dans la charte du Hezbollah que l’on peut lire : « la condition essentielle pour appliquer une démocratie est la suppression du confessionnalisme politique au sein du régime » ? Heureusement, j’avais emporté dans mes bagages un livre qui m’a permis de réfléchir à la nature exacte de ces revendications. Il s’agit de Autorité spirituelle et pouvoir temporel de René Guénon, un ouvrage radical qui éclaire les rapports entre le Roi, le Prêtre et le Prophète, et qui permet d'expliquer, non seulement la raison pour laquelle l'entente mutuelle entre le Général Aoun et Nasrallah est parfaitement justifiée en regard de la Tradition, mais en plus de comprendre pourquoi la déconfessionnalisation de l'Etat libanais est une voie fondamentale, une mission métaphysique.

En Occident, la laïcité n’est rien d’autre qu’une religion franc-maçonne. Dans la bouche de Aoun et Nasrallah, tous deux fervents croyants et guerriers de la Foi, si l'Eglise et l'Etat doivent être nettement séparés, ce n’est pas pour affaiblir la première et « l’inscrire dans l’espace privé » (comme le répètent à foison tous les nationaux-républicains), mais c'est pour que l'on puisse mieux les distinguer et les hiérarchiser, et pour que l’Etat se mette délibérément au service de l’Eglise. Avouez que la nuance est de taille. Une laïcité non franc-maçonne, c’est un monde où l’Etat ne s’occupe que de politique (et, partant, d’économie), dans la mesure où il est régi par des principes spirituels établis d’un commun accord par les guides des principales religions présentes dans le pays. Le Roi n’est pas un représentant de Dieu, il n’est « que » le meilleur des guerriers, et toute sa légitimité vient du fait qu’il est sacré par le Prêtre, lequel l’autorise ainsi à légiférer et exercer la justice temporelle. La transformation de nos sociétés contemporaines est analogue à celle qui eut lieu au Néolithique. Alexandre Douguine explique que la fonction du Roi a été créée par les élites spirituelles lors de l’émergence des premières cités, soit au moment où des ethnies se sont juxtaposées pour former des peuples. La mission première du Roi revenait ainsi à conserver un lien avec le Ciel malgré le mélange ethnique des travailleurs, source possible de confusion et de perte de substance. Aujourd’hui, ce sont les religions qui sont juxtaposées dans nos sociétés. La nouveauté du modèle politique qu’il nous faut alors proposer est à la mesure de l’émergence du Roi à la fin de l’Atlantide : elle repose sur la création de la fonction « politique » du Prophète, qui sera le lien effectif entre les Prêtres (les guides religieux) et le Roi (ou l’Empereur, le Président, etc., après tout, peu importe).

Voilà ce que signifie le « modèle de coexistence des fidèles de tous les messages célestes» mis en avant par le Hezbollah dans sa charte. Contrairement à ce que pensent ceux qui veulent construire une nation à partir du peuple qui la constitue (les républicains, les démocrates, les identitaires), une maison solide se bâtit forcément en commençant par son toit. Raymond Abellio a passé sa vie à démontrer cette évidence. La mission métaphysique du Liban consiste à concrétiser cette vision prophétique, à démontrer que le seul moyen pour lutter contre l’Empire du non-être consiste à réaliser l’union des religions autour de l’axe principiel de la Connaissance Transcendantale.




* Les prénoms ont été conservés dans leur intégralité, pour des raisons évidentes de véracité et de respect du monde réel.

5 commentaires:

  1. je ne suis pas architecte mais j'ai toujours cru qu'une maison solide se construisait en commençant par ses fondations...

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  2. Oui, dans l'ordre de la manifestation physique. Mais tout découle des principes, le supérieur ne pouvant être subordonné à l'inférieur. Par conséquent, c'est bien d'une source unique suprahumaine, pérenne (comprendre: le toit symbolique), que se déploie la manifestation et toutes les applications que cela implique selon la loi d'analogie.

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  3. L'architecture est sans doute la forme artistique la moins connue, tant sa version matérialiste et utilitariste est devenue écrasante. L'architecture civile commence, effectivement, par les fondations, car elle consiste à agencer un espace donné pour y loger des gens de manière rationnelle. L'architecture artistique, elle, relève de la spiritualité (comme toutes les formes artistiques) : son but est de qualifier un espace pour l'inscrire dans une relation avec l'Invisible. Elle se place donc d'abord et avant tout sous l'égide d'un toit. Remarquez comme la plupart des chefs-d'oeuvre architecturaux sont de moins en moins splendides à mesure que l'oeil se porte vers le bas. Ce qui compte, dans un clocher, c'est le sommet.

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  4. On peut tout simplement juger la grandeur d'une civilisation a la qualite de sa production architecturale. Supermarches contre cathedrales.C'est un argument efficace a utiliser contre les defenseurs de l'Occident...

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  5. la mission dont parle jean paul II pour le liban est de créer une entente mutuelle

    Sophie

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