dimanche 29 août 2010

"L’Homme qui arrêta d’écrire" de Marc-Edouard Nabe : une Divine Comédie Humaine

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«C’est circulaire chez vous, dans toute votre œuvre… Très important ! L’éternelle renaissance, le renouvellement perpétuel, c’est un parcours entre Protée et le Phénix… »

Emma Pasquier au penseur de L’Homme qui arrêta d’écrire (p. 599)



Si l’on a foi dans ce qui constitue l’intérêt fondamental de l’existence, à savoir le Rythme, on a une chance de pouvoir comprendre et aimer les écrits de Marc-Edouard Nabe. Le rythme de l’espace-temps est basé sur une imbrication infinie de pulsations périodiques, dont une représentation fidèle ressemblerait à la spirale logarithmique représentée sur la couverture de la revue métaphysique expérimentale Le Grand Jeu en juin 1928. Roger Gilbert-Lecomte avait parfaitement compris que, si les galaxies avaient la même forme que les coquillages, cela signifiait que leurs temporalités étaient également similaires, et donc que le Cosmos était une structure vivante, qui se répliquait en miniature en chacun de ses points comme autant de métastases fleuries. Voici ce qu’il écrivait dans le Retour à Tout, un des dix ouvrages les plus importants de ces six mille dernières années (et non publié, qui plus est !) : « La vie totale universelle, de son origine à sa fin, est faite de cet inverse devenir, de ce mouvement double, de l'unité qui s'éparpille dans la pluralité croissante, la diversité qui sans cesse se divise, puis inversement au comble du pluriel, d'une fusion de particuliers qui s'unissent, par identifications successives, jusqu'au retour du tout, dans un acte final intégrant l'unité ».

Les choses ne veulent rien dire si elles ne possèdent pas de rythme : un des signes les plus morbides de notre modernité réside dans le nombre terriblement élevé de gens qui sont intimement persuadés du caractère linéaire du Temps, même (surtout) chez ceux qui font mine de s’intéresser à la religion ou à la littérature, et même – ce qui est beaucoup plus grave – chez ceux qui disent écouter Duke Ellington ! Tout respire circulairement, des fosses obscures jusques aux cieux lumineux. N’importe quel paysan de la Touraine au XIVè siècle, n’importe quel Templier burgonde, n’importe quel architecte égyptien d’Hérakléopolis, n’importe quel pécheur celto-ligure massaliote savait pertinemment que le Temps est en perpétuelle rotation (de plus en plus rapidement, mais c’est un autre problème), autour d’un axe qui se déplace lui-même vers une direction que seuls quelques initiés connaissent : on se réveille chaque matin dans un état un peu différent de celui de la veille, jamais complètement le même, et tout ça pour aller où ? L’objet principal de toutes les religions (sur le plan exotérique) a toujours consisté à transmettre aux peuples des codes de conduite adaptés à leurs coutumes, leurs langues et leurs mentalités, aptes à tourner leurs regards vers ce point d’horizon situé exactement au centre de la spirale du Temps.

Mon dernier texte sur Marc-Edouard Nabe remonte au 23 décembre 2004. Je tentais d’y effectuer une synthèse théologique de ses trois livres basés sur l’actualité de notre époque (Une Lueur d’espoir, Printemps de Feu et J’enfonce le clou). Commentant une sentence rimbaldienne que l’auteur avait lancée à Taddéï sur Paris Dernière (« Si on se sent en guerre, on est en guerre »), j’avais alors conclu : « La nuit de l'Enfer est devant nous ». Je pensais que nous allions tous pénétrer dans cet Enfer pavé de bonnes intentions qu’était l’arrêt définitif de toute écriture de la part de Nabe. Le cycle des tracts allait en fait débuter plus d’un an après, mettant en œuvre une nouvelle forme d’écriture – très ancienne en réalité, et peut-être même la première d’entre toutes ! Je me mis à déclamer ces tracts dans n’importe quel ordre et n’importe où, chez moi d’abord, devant mes enfants hilares, puis dans les rues de Marseille, dans des cafés où voletaient des oiseaux en liberté, des salles d’association culturelles cradingues, des bouts de trottoir archi-poubellesques en pleine Fête du Soleil à Noailles, et même chez Dieudonné devant des publics pas toujours convaincus par « l’anti-nationalisme » solaire de l’écrivain…

Chaque tract rapprochait Nabe de la victoire. Laquelle ? Celle, précisément, consistant à pouvoir romancer le désir de retrouver l’écriture, c’est-à-dire à s’auto-psychanalyser – un peu comme il l’avait déjà fait avec Alain Zannini, mais pour de toutes autres raisons, bien sûr. Pour cela, il fallait que son esprit puisse traverser les cercles concentriques de l’Enfer de la non-écriture, avant de grimper sur les corniches purgatoriales du désir retrouvé d’écrire, et enfin de s’envoler dans le Paradis de la publication directe, sans musique, sans personne, sans rien ! Il était donc logique que cette victoire sur le néant soit mise en scène dans un roman, puisqu’elle est elle-même l’illustration parfaite de la victoire de la littérature sur la vie quotidienne. Et il était également logique que la trame du roman L’Homme qui arrêta d’écrire soit entremêlée à celle de la Divine Comédie, puisque les deux livres reflètent chacun la même histoire vécue par la pensée du narrateur (dont le nom n’est imprimé que sur la couverture, et absent tout au long du livre – sauf au Paradis Terrestre, puisqu’il faut être reconnu dans son intégralité pour se dissoudre efficacement dans l’Empyrée). Il s’agit pour chacun des deux livres d’une histoire articulée sur un rythme absolument ternaire, tout comme, de manière générale, pour celle de tout être vivant habité par la soif d’amour : d’abord la naissance et l’apprentissage, puis la maturité et la mort (réelle ou symbolique), et enfin la renaissance dans la lumière ou dans la douleur (cela dépend de la densité de l’esprit de l’intéressé), bouclant ainsi la trajectoire sur elle-même avec un niveau de décalage. Tous les grands héros des épopées initiatiques ont vécu dans leur chair ce rythme jazzistique distribué sur trois mesures : Saint Jean dans son Apocalypse (les Lettres aux églises d’Asie, les Visions prophétiques et la Jérusalem future), le jeune homme blond à l’air mélancolique qui traverse les arcanes majeurs du Tarot de Marseille (dont la répartition est divisée en trois septénaires), ou encore Ulysse bien sûr, que cela soit dans ses pérégrinations aux mille tours et détours sur la mer Méditerranée ou bien dans les rues majestueuses et dodues de Dublin, avec la Télémachie, l’Odyssée puis le Nostos…

Dans la préface de mon exemplaire de la Divine Comédie publié en 1938 aux éditions Classiques Garnier, ce cher Henri Longnon (très bon traducteur) assure : « Qui ne connaît pas Dante ne comprendra rien à sa Comédie ». C’est sans doute un peu excessif, mais on ne peut nier que la connaissance d’un auteur n’est jamais inutile pour évaluer pleinement l’ampleur de ses écrits. A leur manière, les tracts nabiens diversement égrenés sans autre intermédiaire que certains murs de Paris et Marseille (et bien sûr Internet), constituent – en tant que chant d’amour envers la destruction du système éditorial – la Vita Nova de L’Homme qui arrêta d’écrire, son prologue allégorique et vernal. On pourrait même presque voir L’Homme comme le neuvième tract, ou tout du moins comme l’apogée numéral de la suite événementielle des tracts : un méta-tract en somme, où au lieu d’écrire sur l’actualité, Nabe écrit sur le fait qu’il n’écrit plus sur l’actualité (voir la page 125), ce qui est une autre manière de montrer qu’il s’intéresse toujours à l’actualité. Dante avait rencontré Béatrice pour la première fois alors qu’il venait d’avoir neuf ans et qu’elle allait en avoir neuf, et ils se revirent neuf ans après : neuf, chiffre trois fois divin, principe structurel et harmonique de la Vita Nova.

Je rajouterai un mot sur le principe de l’anti-édition : il s’agit là d’une réappropriation économique de sa propre force de travail, dont Ezra Pound n’aurait pas dénié la pertinence révolutionnaire. De nombreuses vidéos du web glosent sur le caractère satanique du code-barres, qui arbore vicieusement le chiffre 666 dans ses arcanes linéaires ; Nabe n’en ramène pas sur le caractère ésotérique de sa démarche, mais en attendant, il est le seul écrivain à prendre le taureau par les cornes et à rayer le code-barres de la couverture de son livre. Il faut vraiment être con comme un gardien de musée pour parler « d’alter-mondialisme » à propos de cette entreprise de rénovation, et l’assimiler à une démarche capitaliste comme une autre. C’est comme si on confondait un monastère bourguignon avec une entreprise vinicole cotée en bourse : les deux vivent certes de la vente d’un produit identique, mais il faut s’appeler Séguéla ou Cormary pour les mettre dans le même panier.

Mon intention n’est pas de livrer ici une analyse du roman de Nabe, ni même une synthèse. Mon intention n’est pas non plus d’éclairer le livre, ni d’en livrer une clé de lecture, et encore moins de dévoiler l’image dans le tapis. Bien au contraire : j’aimerais en élargir les zones d’ombre, fermer des portes invisibles, accumuler des replis pour en épaissir le sens. J’ai pris un immense plaisir solitaire à décortiquer en parallèle L’Homme et la Commedia, comme si je dégustais un couple de violets iodés au cœur d’une calanque bordant le voile bleu de la Vierge qui recouvre les profondeurs salées de la Méditerranée ; mais je n’en éprouverais aucun à étaler le fruit détaillé de ces découvertes. Il ne faut jamais rien expliquer à personne : c’est non seulement totalement inutile, mais en plus d’une inconcevable laideur irréductiblement stérile.

Ce livre est une traversée du mal pour aboutir au bien. Ca ne semble peut-être pas grand chose, mais rien n’est plus opposé à l’air du temps qu’une telle entreprise, dans une époque où le seul moteur des œuvres artistiques (si on peut dire) réside dans leur volonté de salir la notion même de beauté. Il faut absolument s’opposer au lieu commun de la contemporanéité, qui veut que seul le mal soit suffisamment intéressant pour construire une œuvre d’art. « Le bien est plus intéressant que le mal parce qu’il est plus difficile » écrivait Paul Claudel. Or, voici ce que dit Pierre Guyotat dans une interview de Télérama en mars 2010 : « A quoi bon faire de l’art, si c’est pour reproduire la réalité ? La grande littérature n’a jamais été du côté du bien ». On peut difficilement être plus stupide en aussi peu de mots : Guyotat parvient dans cette simple phrase à nier conjointement Homère, Rabelais, Cervantès, Charles Péguy, et quelques centaines d’autres génies qui démontrèrent que, contrairement au cas d’Icare, les ailes ne fondent pas toujours lorsqu’on s’approche du soleil.



L’Enfer de la non-écriture, ou le renversement des péchés



De même que Nabe annonce l’impossibilité d’écrire son livre dès la couverture, il déclare page 8 que la Comédie est finie, scellant ainsi dès le départ l’union de ces deux ouvrages au sein du Vide pulsatile et invisible de la création perpétuelle. Il fréquente désormais les fauves de l’AGESSA, des ASSEDIC et de l’ANPE et il « renaît à la réalité » (p. 20), ce qui est un très mauvais signe puisque la réalité est bien souvent ce qui bloque l’accès à la vérité. Par ailleurs, on ne peut rien tirer de profond d’un apprentissage de la vie quotidienne car celle-ci est à l’image de la maison d’Emile Zola : on peut tenter d’y survivre en demandant à ce que la somme de son travail soit rémunérée, mais tout y est faux de la porte d’entrée jusqu’au premier étage : on y accuse le coup. « La vie quotidienne c’est la mort » écrit Nabe quelque part dans son Journal. Les Trois dames bénies envoient alors Jean-Philippe Bouchard contacter l’auteur au niveau du vestibule de l’Enfer qu’est le magasin H&M, afin d’initier un cheminement vers une renaissance de son être intérieur, c’est-à-dire la revivification de son désir d’écrire et de publier (mais autrement, différemment, dans un nouveau cycle de vie retrouvée). On peut déjà remarquer à l’orée de ce roman que l’assomption de Dante par Nabe se produit de manière ni illustrative ni lettriste, mais proprement spirituelle : on est dans l’esprit de la lettre (son côté céleste, ailé, vivant), et pas dans son pied. Pour le dire clairement, si le rapport de l’auteur avec les pécheurs (pour commencer) reste sensiblement le même que chez Dante, basé sur une certaine commisération et la mise en pratique d’un dialogue permanent avec les condamnés, la définition du péché vibre, elle, de manière toute différente. Cette nouvelle trame est liée au changement d’époque : on peut sans doute remarquer que les canons éthiques ne sont pas les mêmes en 1300 et en 2010. En particulier, ce qui était condamné comme péché chez Dante est devenu aujourd’hui le semblant d’une norme en Occident, ou plutôt l’image d’une norme ; et c’est justement le fait de ne pas s’y adonner concrètement – de juste faire semblant – qui constitue l’essence même du péché, non pas aux yeux de la société contemporaine bien sûr (puisqu’elle exige justement que l’on fasse semblant), mais aux yeux de Nabe, et également de l’Eglise intérieure, l’Eglise johannique traditionaliste révolutionnaire, celle qui n’a pas « la trouille de Dionysos ». Etre chrétien et dionysiaque possède deux significations principales : d’une part, cela veut dire que l’on connaît l’apport grec au christianisme, particulièrement bien évoqué tout au long de la Comédie (Henri Longnon : « Par saint Augustin, par saint Jean Chrysostome, par saint Ambroise et saint Thomas, le Christianisme, en effet, est aussi certainement fondé sur les doctrines de l’Académie et du Lycée que sur la Révélation évangélique ») ; et d’autre part, on sait qu’un chrétien véritable est foncièrement joyeux : « La tristesse est le plus grand vice du monde moderne, le monde moderne est triste, c'est pourquoi d'ailleurs il s'agite tant. La tristesse n'est pas chrétienne. Les chrétiens tristes sont des imposteurs », disait Bernanos à son intervieweur brésilien Juiz de Fora en 1939.

La descente vers Dité, centre de gravité du globe et capitale de l’Enfer, a bel et bien commencé. Si Nabe a « perdu le Nord de l’écriture » (p. 24), c’est parce qu’il a trouvé le Nord de la non-écriture, c’est-à-dire qu’il a entamé la descente de ces terrasses (de plus en plus étroites) étageant les contours internes du sombre entonnoir infernal, dont la porte d’entrée se situe résolument dans l’hémisphère boréal.

Le vestibule de l’Enfer de Dante est cet endroit où les gens sans caractère n’espèrent plus en rien depuis longtemps. Or, les consommateurs d’H&M espèrent sortir du magasin avec les mains pleines, et c’est justement cet espoir tordu qui fait leur malheur. Tous les cercles de l’Enfer sont pleins de damnés dont les péchés sont ainsi retournés par rapport à ceux évoqués par Dante, ainsi que je l’expliquais quelques lignes plus haut :

- Les mythiques Justes qui ne connurent pas la vraie foi errant dans les Limbes parce qu’ils vécurent avant Jésus-Christ (d’Electre à Démocrite), sont aujourd’hui ces candidats de la Star Academy ou ces prétendants aux rencontres via Meetic (comme Estelle) qui ne connaissent pas la vraie chair parce qu’ils vivent « après la civilisation » (p. 40).

- Les Pécheurs de la chair de l’Hôtel Regina (deuxième cercle) sont ceux pour qui la plus grande liberté sexuelle consiste à ignorer la luxure. Ce point est crucial pour ceux qui croient encore (il y en a des milliers) que Nabe est un réactionnaire comme Muray et Renaud Camus, lesquels déplorent l’envahissement du sexe dans notre société : le sexe est en réalité devenu le semblant d’une norme, mais on fait tout pour que le véritable sexe, lui, soit absent de la vie de tout un chacun en 2010. Pour le résumer en un slogan : l’image du sexe fait vendre, alors que le sexe, lui, est par essence profondément anti-capitaliste.

- C’est la même chose avec la gourmandise puisque, à l’instar du sexe, sa mise en œuvre à l’intérieur du corps humain repose sur le désir, puissant moteur opposé à la notion de rentabilité (quoi qu’en pensent les néo-marxistes). L’image publicitaire du désir est le plaisir (et pas le contraire), que l’on peut appeler également satiété dans le cas du troisième cercle. Or, les Gourmands qui pensent se sustenter chez Colette sont dénués de ce qui fait la spécificité de l’homo sapiens sapiens, à savoir l’amour de la saveur. Les gadgets infantiles et les assiettes minimalistes (avalées sous une pluie lumineuse froide et maudite) jouent le même rôle que les jeux vidéos pornos du deuxième cercle, entièrement résumé dans la formule : « Le contenu n’est que la mise en valeur du contenant » (p. 71).

- La vente de la collection Pierre Leroy au Sotheby’s (quatrième cercle) est le lieu où les Avares et les Prodigues s’injurient mutuellement. La véritable arène où se déroule leur lutte est en réalité celle du temps, car les prodigues envers les artistes morts sont avares envers les artistes vivants. Le lecteur avisé peut en déduire rapidement que la véritable lutte chez Sotheby’s n’a donc pas lieu entre les avares d’une part et les prodigues d’autre part, puisqu’ils sont les deux faces du même bourgeois à travers les âges, mais entre l’artiste d’une part et les avares prodigues de l’autre. « Sur le fumier du Bien, l’art, poussent les fleurs du Mal, le fric » (p. 86). Cette réflexion permet à Nabe de se concentrer sur la réalité de la littérature, faisant pénétrer Proust et Roussel dans l’intimité structurelle de son roman ; il en arrive même à avoir l’idée de l’anti-édition en discutant avec un vendeur de DVD à la Fnac Saint-Lazare, histoire de bien montrer que sortir un livre sans éditeur ni diffuseur ni libraire est une victoire contre les damnés de ce quatrième cercle.

- Le cinquième cercle est partagé entre deux étages : la cinémathèque Chaillot (« bourbier attristant » où les damnés ne sont Mélancoliques que parce que ce sont des trentenaires mous indifférents, et pas du tout à cause de la fermeture de la salle de cinéma dont ils n’ont rien à foutre) et le centre de jeux vidéos le Milk (« catacombes on line » où la rage des Colériques n’est dirigée que contre des civilisations virtuelles). Une navigation en bateau-mouche sur la Seine-Styx porte Nabe et Jean-Phi au seuil de Dité – le Louvre, « immense machinerie dégueulasse de consommation underground » (p. 138) –, ce douloureux royaume entourant les quatre derniers cercles de l’Enfer d’une enceinte de fer rougi par le feu.

- « Et soudain surgissent, du fond du couloir inquiétant, comme s’ils sortaient de sépulcres en feu, les premiers mannequins avançant lentement sur le proscenium » (p. 142). C’est le défilé Galliano (le Pape Anastase) qui se tient dans le sixième cercle, celui des Hérétiques. Le principe de la haute-couture réside en effet dans la coupure permanente avec les canons préétablis de la beauté, et d’imposer à chaque nouveau défilé une nouvelle orthodoxie esthétique. Or – et on retrouve ici la dynamique de l’Enfer dont j’ai déjà parlé – le problème (le péché !) réside précisément dans le fait que cela fait bien longtemps qu’il n’y a plus du tout d’orthodoxie, annulant ainsi toute possibilité de subversion quelconque, accrue d’autant plus par la laideur manifeste des stars et top-models. « Ce qui avant était hérétique est désormais le comble de l’épicurien » déclare Pat le modiste en page 149. Je songe à la première partie d’Entrée des fantômes de Schuhl, consacrée aux ésotéristes pérégrinations d’un Mannequin en prise avec le Gang des Lapins Morts, qui « avait ce soir de lourds yeux d’algue, un fond de teint blafard, des cheveux blonds de film noir, gagnée par la torpeur, elle paraissait sous une emprise ». Par ailleurs, j’ai sous les yeux l’articulet de Madame Figaro du 21 juillet 2007 montrant une photo de Nabe et Elisabeth Quin côte à côte durant un défilé Galliano : l’écrivain Nabe souriant aux anges savait-il à cet instant que son personnage se trouvait dans un cercle de l’Enfer ? Bien sûr que oui. Comme chez Dante, dont l’écriture de la Commedia a correspondu à des étapes bien précises de sa vie : exil de Florence suite à son combat aux côtés des Guelfes Blancs (Enfer), espoir en la rédemption de l’Italie par l’Empereur Henri VII (Purgatoire), « repliement » sur ses visions béatifiques après l’échec de l’Empereur (Paradis), tout roman d’envergure est articulé sur des événements directement vécus par la chair vivante de l’auteur.

- Le cercle des Violents contient trois girons, placés dans une exposition d’art contemporain au Palais de Tokyo. Les artistes d’aujourd’hui sont tous de faux violents, puisque c’est la violence elle-même qui est la norme : contre son prochain (exhibitions de tortures), contre eux-mêmes (Sophie Calle « aussi immobile qu’un arbre » que l’on devine tout à droite dans la célèbre gravure de Gustave Doré) et contre Dieu (Maurizio Cattelan qui blasphème faiblement avec son Christ tatoué sur l’échine d’un cochon, Orlan qui estime pouvoir rivaliser avec le Créateur en prenant « sa gueule pour un support », et tous les critiques d’art sodomites comme Jacques Henric ou Jean Clair). Ils travaillent tous dans le mensonge et la haine, ce qui est la manière la plus évidente et la plus facile d’être – faussement – violent aujourd’hui. Un véritable violent serait celui qui remettrait en cause la violence de l’art contemporain. « Peut-être qu’un jour, il y aura un Marcel Duchamp de l’art contemporain » (p. 159) : voilà une des phrases les plus bellement prophétiques de ce roman. Les derniers violents rencontrés par Dante au fond du troisième giron sont les Usuriers, violents contre l’art, petit-fils de Dieu : le discours extraordinaire de Nicolas Bourriaud est un condensé de tous les péchés contemporains contre l’art, et donc – entre autres – contre Marcel Duchamp. « Tout le monde est un artiste, du moment qu’il choisit l’objet de son désir et qu’il le présente comme une œuvre qu’il a fabriquée, qu’elle soit déjà faite ou pas, l’essentiel est qu’il y apporte le moins possible de sa personnalité » dit le damné page 177 : l’attaque de la beauté, de la transcendance, de l’élitisme et de la possession divine de l’individu créateur d’art (principe platonicien) justifie à tous points de vue que le directeur du Palais de Tokyo soit mordu par des flammèches sur tout le corps pendant l’éternité. Nabe défait de ses reins sa corde, et Pierre Pinoncelli – Géryon, ignoble image de la fraude – le prend en croupe, lui et Jean-Phi, pour les déposer au pied du lieu appelé Malesfosses.



- Le huitième cercle de l’Enfer contient dix fosses concentriques. C’est le cercle des Trompeurs qui – voilà précisément leur péché ! – ne trompent vraiment plus personne sinon eux-mêmes. Les cinq premières fosses sont situées au Baron, dont on se souvient qu’il était l’image parfaite du Paradis dans le roman Alain Zannini. Nabe n’en fait pas montre dans ces pages, mais je sens entre les lignes la prégnance d’une certaine mélancolie, qui prendra forme avec l’évocation de certaines Putes dans la troisième partie – le Paradis, justement – de L’Homme qui arrêta d’écrire. De cercle privé pour les hommes d’élite prêts à entamer de véritables aventures, le Baron est devenu aujourd’hui une boîte anonyme pour ploucs parisiens, soit la race de ploucs la plus atroce du monde. On y croise désormais des « séducteurs d’abrutis en mal de fausse fantaisie » comme Ariel Wizman ; des flatteurs et adulateurs qui suent de la merde ; des simoniaques qui sont, chez Dante, des promoteurs de l’ingérence temporelle du pape Boniface VIII, et qui sont, au Baron, des ‘fils de’ en quête de pouvoir sans autre talent que leur nom de famille ; et des devins et sorciers comme Julien Doré qui subit le martyre du torticolis (« A chaque fois que je crois regarder devant moi, je m’aperçois que je regarde en arrière… » p. 202). Je possède les deux tomes de la Divine Comédie luxueusement illustrés par le grand-oncle de ce dernier (chez Philippe Auzou), dont « l’art des hachures » me hache en-dedans depuis longtemps… On croise ensuite des concussionnaires et prévaricateurs qui se battent dans les chiottes ou qui éditent des sous-romans pornos (comme Bertil Scali). Le karaoké avec Michel Delpech et l’aide sonore des Plasticines révèle au final le retournement de sens adopté par l’époque : l’homme qui est adulé par la foule en délire, ce n’est pas celui qui arrêta d’écrire mais celui qui arrêta de chanter, à savoir Delpech « incapable d’écrire un roman », évidemment… Après un petit-déjeuner pris avec cinq « petits diables qui s’emmêlent leurs ailes de chauves-souris », Nabe pénètre dans le Théâtre du Rond-Point dirigé par Jean-Michel Ribes/Caïphe où se tient une conférence de presse de Canal Plus, afin de franchir les cinq dernières fosses du huitième cercle. Ici, ce sont les gens du spectacle télévisuel qui sont condamnés sans rémission. La télévision est par nature un objet satanique, hypnotisant les âmes et les tirant vers le bas. Mais elle est avant tout pleine d’animateurs qui tirent leur ascendant temporel de leur capacité à vider le réel de tout son suc lumineux. L’homme de télé noircit la vérité en salissant la réalité, tout en faisant semblant de divertir ou – ce qui est pire – d’enquêter. Les hypocrites à la lourde chape de plomb sont ces gens qui « bêlent de compassion bidon dans les médias » et qui n’ont plus besoin d’être hypocrites puisque personne ne les croit ; les voleurs de petit chemin sont ces animateurs nuls de Canal + qui grouillent dans la fosse aux serpents de la vanité, avec Benoît Delépine et Moustique s’agglutinant dans un coin en une atroce métamorphose de deux larrons florentins ; le conseiller de fraude Bruno Gaccio ne parvient pas à être Ulysse : « N’est pas Ulysse qui veut ! » dit-il page 235. Ce passage est très important, et symptomatique du principe du péché renversé : Ulysse est damné dans les flammes de la huitième fosse de Dante car il était un véritable conseiller de fraude ; aujourd’hui où la fraude est une voie d’ascension sociale, Gaccio fait semblant de la pratiquer mais ne parvient même pas à être un bon conseiller de fraude, ce qui est une raison nécessaire et suffisante pour être inclus dans la huitième fosse de Nabe ! Si on ne rencontre pas les mêmes personnes dans les cercles de la Commedia et de L’Homme, ce n’est pas uniquement parce que seuls des contemporains de Nabe sont damnés dans son roman, mais c’est surtout parce que ces derniers ne méritent pas de fréquenter les premiers. Dans la fosse des semeurs de scandale et de schisme, Mahomet et Ali aux boyaux qui pendent entre les genoux sont remplacés par Jamel Debbouze et Mouloud Achour, le troubadour Bertrand de Born est devenu Patrick Bruel… C’est ainsi que la dégradation des rapports entre l’homme et Dieu, devenue manifeste durant l’Ere du Poisson à partir du quinzième siècle (cent ans après la mort de Dante), est visible – entre autres – dans la qualité (si l’on peut dire) des pécheurs. La dixième et dernière fosse est celle des faussaires en tous genres : Omar et Fred les faux alchimistes de la drôlerie, le public du Grand Journal simulateur d’applaudissements, le faux-monnayeur Michel Denisot,… Je viens de lire l’interview de ce dernier dans le Paris-Match du 19 août. Il y déclare tout simplement : « Le Zapping, c’est ce que j’ai fait de mieux. C’est une arnaque absolue, magnifique ! ». La fiction de la télé dépasse la réalité du roman… On finit par le menteur Jean-Michel Apathie « d’une laideur médiévale, gros nez tombant dans une bouche à peine dentée, un moine fiévreux de chez Dreyer » (p. 240). Au fait, ai-je dit que L’Homme qui arrêta d’écrire est un des livres les plus comiques que je n’aie lus ? Nabe ne me fait jamais autant rire que lorsqu’il décrit une situation infernale en l’inscrivant dans un environnement métaphysique d’envergure eschatologique…

- Le bébé de Jean-Phi, que Nabe récupère à la gare de Lyon en provenance de Marseille, remplace le géant Antée qui déposa Dante au sommet du neuvième cercle, le cercle central, celui des Traîtres menant directement – via quatre zones successives – au corps central de Lucifer. Ce bébé est également le moyen le plus sûr de garder le contact avec Jean-Phi. Le marais glacé du Cocyte est un lac qui, par l’effet du gel, avait l’aspect du verre et non de l’eau : ce « froid palpable » règne à l’intérieur du Train Bleu, le restaurant de la gare de Lyon. Comme tout le monde le sait, l’Enfer c’est le froid. Nous sommes donc à présent au cœur de la Merde. Ce n’est pas n’importe quoi, le Train Bleu. Dans La maman et la putain, Alexandre y emmène Veronika dans la lumière un peu grise d’un ciel d’été à huit heures du soir. Voici ce qu’il déclare à sa petite amoureuse : « J’aime bien cet endroit. Quand je suis de mauvaise humeur je viens ici. Je suis leur meilleur client. En général il n’y a que des gens de passage. Ca ressemble à un film de Murnau. Les films de Murnau c’est toujours le passage de la ville à la campagne, du jour à la nuit. Il y a tout ça ici. A droite les trains, la campagne. A gauche, la ville. D’ici il semble qu’il n’y ait pas un gramme de terre. Rien que de la pierre, du béton, des voitures ». Le Train Bleu, interface entre la ville et la campagne, entre l’Enfer et le Purgatoire, entre le jour et la nuit. Dans ce film monstrueux, Alexandre – joué par Jean-Pierre Léaud – parachève le modèle de la fidélité absolue à l’enfance. Ici, dans ce roman, les Traîtres – tous adultes infantiles – sont d’autant plus néfastes qu’ils sont d’envergure minuscule : en Caïnie c’est François Busnel qui symbolise le traître à ses parents, de même que Marc Weizmann et Arnaud Viviant remplacent les frères ennemis Alexandre et Napoléon de Alberti. Soudain, Jean-Jacques Schuhl émerge de la foule floue : « C’est le seul qui a de l’allure ». Schuhl, trait d’union entre Marseille et Jean Eustache, entre Nabe et le Train Bleu…. Dans sa Confirmation boréale, Jean Parvulesco écrit un texte saisissant titré « Les affinités électives de Jean Eustache », dont je me sens obligé de citer le long passage suivant, où chaque mot résonne sourdement avec L’Homme qui arrêta d’écrire de Marc-Edouard Nabe : « Entre la Closerie des Lilas et la Coupole – mais par où n’était-il donc pas allé, Los Angeles et Moscou y compris – Jean Eustache, entre Rimbaud et John Fitzgerald, avait inlassablement promené sa mince et élégante silhouette de dandy, d’alcoolique invétéré tout en traînant dans son sillage, en un étrange dispositif clandestin de cercles de participation concentriques, des groupes de témoins, d’agents inconscients et de suiveurs qui la plupart du temps s’ignoraient farouchement entre eux tout en tournant, ensemble, autour de lui, galaxie conspirationnellement secrète qui avait armé, souterrainement, la conscience, alors émergente, de la génération plus ou moins perdue de ces vingt années incertaines et troublées, mais néanmoins cruciales. Or, ces années de glace et de feu, qui furent réellement les années Jean Eustache n’en finissent plus de hanter encore, subversivement, la mémoire inconsciente des nuits parisiennes en continuité. Et peut-être certains se souviennent-ils encore du premier cercle des intimes de Jean Eustache, Jean-Noël Picq, Jean-Jacques Schuhl, René Biaggi, les inséparables aubes glauques et d’agonie glacée, vidées de tout ». Nabe poursuit à propos de Schuhl : « Je me demande juste ce qu’il fait là car il ne transposera pas cette pourriture littéraire dans son prochain livre, si jamais il en écrit un quatrième dans sa vie » (p. 263). Est-ce si certain que l’Entrée des fantômes de Schuhl, publiée deux mois avant L’Homme en décembre 2009, ne soit pas une allégorie du dernier cercle de l’Enfer ? On y croise en tous cas un personnage que l’on retrouvera dans la quatrième corniche du Purgatoire. J’y reviendrai… Après la Caïnie, les traîtres à leur cité punis dans l’Anténore sont des attachées littéraires qui ont trahi leur éditeur (Teresa Cremisi), et le trio Sollers, Haenel et Meyronnis y remplace le comte Ugolin et ses enfants. A propos de Sollers : « Lui aussi a tout trahi, et pas seulement moi, et pas seulement lui. » (p. 271) : traître tous azimuts, comme les traîtres à leurs hôtes de la Ptolémaïe. Nous sommes bien dans« l’enfer des médiocres » sciemment choisi par Sollers, à propos duquel on n’a jamais rien écrit d’aussi juste que : « Solers est bordelais, point ». Nous sommes aussi loin que possible de la somptueuse traîtrise se trouvant au cœur de la machinerie littéraire de Jean Genet, qui est aussi bien une affirmation de sa liberté créatrice qu’une déclaration de fidélité au principe de justice. Et puis, voici enfin la Judaïe, lieu maudit entre tous, résidence des traîtres à leur bienfaiteur, centrée sur Lucifer enfoncé à mi-corps dans la glace et broyant dans sa gueule Brutus, Cassius et Judas. Ici, on est au cœur de la trahison de la littérature (avec la remise du Prix de la plus belle langue française à Benjamin Faiblard), et donc de la trahison du Grand Tout. Dante écrit : Je ne tombai pas mort, et je restai sans vie : le centre de l’Enfer est ce lieu intermédiaire entre la clarté et l’obscurité, c’est le douloureux royaume du mensonge et de l’opacité. Au Train Bleu, les trois traîtres absolus ne sont plus que des larbins, et Lucifer est le plus faible des hommes : Bernard-Henri Lévy, « un type bien sauf qu’il est dans le mal. Lévit a travaillé toute sa vie dans le Mal, pour le Mal, par le Mal » (p. 280). Ceci est fondamental : BHL est peut-être un mec bien, mais cela n’a aucune importance : ce qui compte c’est ce que l’on fait, et pas ce que l’on est. Et si BHL est au centre néfaste de l’Enfer des félons, c’est sans doute parce qu’il est l’homme en qui l’écart entre ce que l’on est et ce que l’on fait est le plus important, un écart tragique et irrémissible. Pour le dire en une simple phrase : c’est un type qui, de par sa faiblesse ontologique, ne mérite pas d’être Lucifer, et c’est bien parce qu’il ne mérite pas de l’être qu’il l’est. Un faux attentat est perpétré contre lui par un faux Noël Godin, aussitôt contré par l’antithèse de la Trinité : la Haine du bien et du vrai (Yann Moix), l’Impuissance (Christophe Ono-dit-Biot) et l’Ignorance (Frédéric Beigbeder). Tout est faux jusqu’à l’écœurement. BHL fait un mouvement sec de sa jambe, et chasse tout le monde du Train Bleu. Nabe et le bébé traversent aussitôt l’hémisphère austral pour revoir les étoiles, au pied de la montagne du Purgatoire.


En regard de la molle ignominie de tous ces traîtres, on comprend la similitude entre les exils de Dante et Nabe, qui créèrent chacun à leur manière leur « propre parti » : le premier quitta définitivement le parti des Blancs lorsqu’ils envisagèrent d’assiéger sa ville natale Florence, et le second choisit de s’exiler littérairement pendant plus de quatre ans. Le décret de bannissement de Dante ne fut révoqué par la ville de Florence qu’en 2008, près de sept cent ans après sa mort ! Quand je pense que les florentins veulent aujourd’hui récupérer son corps, enterré à Ravenne où il est mort de la malaria en 1321 ! De vrais avares prodigues !



Le Purgatoire du désir retrouvé de l’écriture, ou la virtualisation des peines


La montagne du Purgatoire s’élève du sein des eaux dans l’hémisphère austral, à l’antipode exact de Jérusalem. On pourrait réfléchir aux rapports entre Bernard-Henri Lévy et Jérusalem : sa tête en occupe le centre mais ses pieds en sont aussi éloignés que possible… Neuf assises superposées constituent l’aspect extérieur de cette montagne : deux assises dites de l’Antipurgatoire suivies de sept corniches, lesquelles correspondent successivement aux châtiments des sept péchés capitaux. Il faut bien comprendre la différence de fond entre les peines subies en Enfer et au Purgatoire : dans le premier cas ce sont des punitions, alors que ce sont des châtiments dans le deuxième cas : le but est désormais de guérir les damnés de leur inclination au mal, afin de les introduire tout à fait en grâce auprès de Dieu. Henri Longnon parle de « spectacles de résignation paisible ». C’est l’amour de la vertu qui doit couronner la trajectoire de chacun de ces damnés.

Dante rédigea son Purgatoire entre le Convivio et De Monarchia. Dans le Convivio, il évoque les quatre sens imbriqués dans un texte comme des matriochkas : le littéral, l’allégorique, le moral et l’anagogique. On pourrait tout à fait lire L’Homme qui arrêta d’écrire en utilisant ces lunettes à quadruple foyer : le sens littéral, tout aussi noble que les autres, est celui qui fait appréhender le livre comme un roman d’aventures moderne. Pour moi, le sens allégorique est celui qui montre la conversion progressive de Nabe au désir d’écrire, le sens moral propose l’expérience de Nabe en exemple à chacun de ses lecteurs pris dans sa propre individualité, et le super-sens anagogique dégage une possibilité de salut, qui serait non plus individuel mais valable pour tous. Je me souviens que dans une ou deux interviews, les gens demandaient à Nabe s’il était conscient de l’impossibilité d’adapter son principe de l’anti-édition par les écrivains débutants. C’est une question qui relève directement du sens moral de L’Homme qui arrêta d’écrire, et dont la résolution n’a pas à être effectuée par l’auteur lui-même ! C’est comme si l’on disait à Rimbaud que le prix du voyage pour Harrar était bien trop élevé pour que le lecteur moyen puisse suivre son exemple ! Une lecture lettriste est toujours catastrophique pour tout le monde. Les trois tomes du De Monarchia sont ensuite un plaidoyer pour la délivrance de l’Italie par la mise sous tutelle conjointe de l’Empereur et du Pape, reflet de l’antique vision traditionaliste du partage du pouvoir entre le Roi, le Prêtre et le Prophète. Ce dernier manque depuis deux mille ans dans tous les royaumes d’Occident (alors que sa fonction était très présente dans les mondes celtes, grecs et égyptiens), et c’est une des raisons de la chute de notre civilisation ; mais c’est un autre problème. En tous cas, le sens allégorique du Purgatoire dantesque est très marqué par cet espoir époustouflant envers le couronnement de Henri VII à Rome par Boniface VIII. Las !, les tensions diverses entre les Italiens mena à une ligue contre l’empereur dirigée par Robert de Naples, qui réduisit à néant le combat de Dante. En ce qui concerne le roman de Nabe, le sens allégorique du Purgatoire repose sur une lente montée de sève procréatrice (qui est au sperme parfait ce que le sperme est au sang parfait) durant l’escalade des corniches, accroissant à mesure le désir intérieur de coucher par écrit le récit de ses aventures théologico-métaphysiques. Le jaillissement de ce désir se fera au sommet de la montagne du Purgatoire, où Emma matérialisera à merveille le retour à la littérature.

Parallèlement à cette concrétisation progressive du désir d’écrire, est dévoilée la virtualité des peines subies par les condamnés. On remarquera en effet que, alors que les pécheurs sont guéris de leurs péchés chez Dante par l’application du frein (on leur fait honte), du fouet (on leur montre la vertu qu’ils ont violée) et de la méditation, les pécheurs chez Nabe – du fait de leur qualité humaine nettement plus médiocre que chez Dante – sont guéris d’une toute autre manière : ils continuent en fait à pratiquer leurs péchés, mais dans un sens bien différent de celui qu’ils connaissaient ! C’est ce que l’on appelle une « peine virtuelle », c’est-à-dire en latence, pas encore concrétisée dans la chair semi-palpitante des pécheurs. Malgré les apparences, cette peine virtuelle est bien pire pour les pécheurs « nabiens » que si elle était réelle, puisque ces gens placent précisément la virtualité au-dessus de la réalité.

On accède à la plage de l’île du Purgatoire par un petit train qui monte jusqu’à la rue Navarin. C’est une véritable élégie du neuvième arrondissement de Paris qui s’inscrit alors en filigrane, en rivière de feu souterraine jusqu’aux abords de la sixième corniche, où l’on sera à ce moment-là trop proches du Paradis pour ne pas glisser dans le huitième… « On respire, on n’est plus dans l’enfer de la ville » dit-on page 284 en arrivant devant l’hôtel Amour. Caton d’Utique est transposé en Bernard Dimey, le « gardien de la mémoire des martyrs de la Butte » : c’est lui qui purifie Nabe avec de la fleur d’oranger, avant que ce dernier ne pénètre dans l’hôtel pour faire connaissance avec les Ames repenties (Zoé, Kahina, Elodie et Liza), si repenties qu’elles pourront accompagner Nabe jusqu’au sommet de la montagne du Purgatoire en compagnie de Jean-Phi. Il existe un dessin à la pointe d’argent et de plomb de Botticelli qui montre bien l’ambiance visqueuse, morbide et gaie régnant sur la plage de cet Antipurgatoire qu’est l’Hôtel Amour.



On remarque la présence d’Alain Chamfort, cette Ame morte en contumace de l’Eglise excommuniée de sa maison de disques. Grimpons ! Les deux assises de la montagne sont gravies rapidement : les Négligents sont ces trentenaires prétendument subversifs comme Greg Papin et Guido Minisky (transposition de Jacopo del Cassero et Buonconte de Montefeltro), et qui sont effectivement négligents (ils le revendiquent, d’ailleurs), mais pas comme ils l’entendent ! Ils s’en branlent grave de Dieu, certes, mais ils sont avant tout négligents de leur personne. « Ils sont décoiffés, mal rasés, grisâtres ». Ce sont même des Négligents, tués par violence et repentis in extremis : ils se repentent sans cesse de leurs fautes de goûts pour en commettre aussitôt de nouvelles. Ce sont des revenants virtuels : « Une nouvelle sorte de revenus de tout est née : les revenus de rien… » (p. 304). Le remplacement de Sordel de Mantoue, troubadour italien de langue provençale, par le fade et flou Manu qui n’est ni endormi ni réveillé (c’est peut-être pire que d’être ni mort ni vivant !) est celui qui montre le mieux le niveau de déchéance des pécheurs depuis l’époque de Dante… Cette rencontre est immédiatement suivie d’une Invective de Dante à l’Italie, à l’Empire et à la Papauté d’une part, et d’une invective de Nabe à la culture de masse, la démocratie et les soixante-huitards d’autre part. Sept pages (pp. 310-317) d’ardeur véhémente et d’homérique homélie dénonçant l’absence totale de toute notion de transmission, qui impose aux nouvelles générations de vivre dans un refus du passé – et donc du présent –, ainsi que dans le culte de la facilité qui « annule l’amour ». Du coup, la transition vers la Vallée des princes négligents se fait presque toute seule : c’est la chambre d’hôtel de Manu qui passe sa non-vie sur Second Life. Ce qui est marrant, c’est que lorsque Manu décrit son jeu vidéo, il dit qu’on n’est pas avec « un gros serpent vert et venimeux qui rampe dans l’herbe pour fuir deux anges aux grandes ailes transparentes qui cherchent à lui trancher le corps à coups d’épée… » (p. 323). Or, cette description de ce qu’il ne veut pas vivre virtuellement est la description précise de ce que vit réellement Sordel dans la Vallée des princes négligents de Dante, et de ce que lui-même va vivre quelques instants plus tard, avec Kahina et Elodie jouant le rôle des deux anges gardiens de la vallée ! C’est encore plus fort que Gaccio qui ne parvenait pas à être Ulysse aux Enfers, et très symptomatique du principe de la virtualisation des peines : le virtuel du Purgatoire remplace l’imaginaire de Manu, et oblitère à la fois son réel et celui de Sordel. « Je n’est plus un autre, Je est un avatar » (p. 327) : il est dépassé, le temps où le téléphone portable empêchait tout jeune homme – même moderne – d’être un véritable Rimbaud ; aujourd’hui, le jeu vidéo permet à n’importe qui d’être un Rimbaud virtuel ! Encore mieux (ou pire, franchement je n’en sais rien) : il existe maintenant des livres numériques sur Nintendo DS, avec ambiances sonores, questionnaires de personnalité et tout, qui permettent de se prendre pour un lecteur de Rimbaud sans s’emmerder à le lire !

Nabe commence sa journée du vendredi de la pire des manières : un petit-déjeuner en face de Philippe Torreton… Il est vraiment au pied du mur. Heureusement, il pense au songe de cette nuit, où Sainte Lucette Destouches le prenait sur son dos pour franchir la falaise et le déposer au seuil du Purgatoire. Il est indispensable de lire l’étude de Petit Jean sur les rêves croisés de Dante et Nabe (il y en a trois) afin de bien comprendre la multiplicité de leurs significations. Nabe entame dès lors un curieux pèlerinage littéraire à rebours sur les traces de Lautréamont, en partant de l’église Notre-Dame de Lorette où fut ordonnancée la cérémonie funéraire du comte uruguayen. « Si la Littérature est morte, alors tout est permis » pense-t-il au sortir de la messe. Il se sent donc infiniment libre (d’autant plus qu’il est littérairement né là où Lautréamont est mort), ce que lui confirme le vendeur pakistanais du « Fou rire », magasin dans lequel il est entré pour rendre hommage aux Poésies farcesques de Ducasse. L’Ange portier dessinant sept P (Peccatum) en travers du front de Dante est ici un faux ange qui vend sept fausses plaies à Nabe, des objets rigolos qui lui serviront à valider toutes les peines virtuelles (alors que Dante, lui, avait pour mission d’effacer les peines réelles).

- La première corniche est celle des Orgueilleux : au lieu d’y contempler des exemples d’humilité sculptés dans les parois de la falaise (peine du fouet), on y voit des statues de cire de célébrités comme Michaël Youn au Musée Grévin. Nabe s’attable ensuite à la brasserie Zéphyr avec Alain Bonnand, parangon de l’écrivain prétendument orgueilleux. En fait, il n’est plus écrivain depuis longtemps, et ce sont surtout les autres – ceux dont la réputation est intacte – qui sont bouffis d’orgueil à en crever, à commencer par les éditeurs de tout poil (sauf Jean-Paul Bertrand, l’Ange de l’humilité). Un regain d’orgueil s’empare néanmoins de Bonnand lorsqu’il a le blogueur Jean-Phi au téléphone, ce qui fait dire à Nabe : « Il y a plus de vie dans la jeunesse qui a tort que dans la vieillesse qui a raison » (p. 362). Ce dernier continue dès lors son pèlerinage rimbaldo-lautréamontien en empruntant l’étroite rue Colbert. C’est dans cette rue que j’avais repéré, dans l’anfractuosité d’une portion de mur lézardé, un pochoir évoquant la sombre silhouette d’un garçon fantomatique, dont l’allure éthérée mais très affirmée faisait irrésistiblement songer à Isidore Ducasse. Quelques jours après, il n’y était plus. Nabe suit ensuite les contours de la rue Vivienne, dénichant partout (jusque dans un magasin de mode du Palais-Royal) des constructions symboliques directement issues des Chants de Maldoror / juste pour vérifier que les jeunes orgueilleux d’hier valaient bien mieux que les vieux pseudo-orgueilleux d’aujourd’hui…

- La librairie Delamain sur la place Colette est le repaire des ouvrages d’Envieux : « Des écrivains qui ne voient rien font des livres pour des lecteurs aussi aveuglés qu’eux et des libraires aux paupières cousues vendent à l’aveuglette… » (p. 379). Un fil de fer à tous leur perce les paupières et les coud, constatait Dante. Voyez ces livres de la rentrée de septembre 2010 (ce sont vraiment des écoliers de la médiocrité) : la mode est maintenant à la description de suicides (dans les bureaux d'EDF ou en se jetant du haut des falaises du Japon), aux catastrophes naturelles (l’ouragan Katrina) et aux couples en difficulté. Les écrivains sont devenus des assistantes sociales. Ils envient surtout la puissance créatrice de Dieu, alors qu’ils ne sont capables d’accoucher que d’enfants morts, puisque la tristesse, le désespoir et la haine sont ce qu’il y a de plus vendeur. Comme le dit une voix mystérieuse chez Dante aux damnés de cette deuxième corniche : Le ciel vous parle et tourne autour de vous Pour vous montrer ses beautés éternelles, Et cependant vos yeux ne regardent qu’à terre. Alors, c’est un fait qu’ils sont publiés parce qu’ils sont lus, et c’est une des raisons pour lesquelles « Le lecteur, c’est l’ennemi absolu » (p. 389). Face à ces gens qui n’écrivent pas et qui sont publiés, Nabe a choisi d’écrire de l’impubliable. L’Ange de la miséricorde Willem le conduit ensuite sur les hauteurs de la troisième corniche.

- Qui sont les Colériques ? C’est une tribu de journalistes aux noms étranges (FOG-Val-Schneidermann-JFK-July-Minc-Frappat-Plenel), tous en colère écumante dans la fumée épaisse pour de bien mauvaises raisons : ils attribuent leur défaite économique aux journaux gratuits, à Internet, à l’indifférence des gens,… Ils se bouffent la tête entre eux, s’insultent mollement, se lancent des slogans inventés par d’autres,… Pas un ne devine l’origine de leur échec collectif, pour la simple raison qu’avant d’être financier, celui-ci est lié à leur nature profonde d’enculés. Ils supplient qu’on les rachète, mais il faudrait d’abord qu’ils se calment et qu’ils demandent pardon. Il ne faut jamais oublier que le métier de journaliste est condamné dès la Genèse sous les traits de Cham… Si le monde présent, partant, est dévoyé, la cause est en vous-même : il faut chercher en vous explique Marc le Lombard. « C’est à eux de se racheter tout seuls, et la meilleure chose à faire quand on sait qu’on a fait le mal, c’est de faire le bien. Amen. » complète Nabe.

- Jean-Phi conduit Nabe en moto sur les hauteurs du vingtième arrondissement, dans ce Théâtre de la Colline où une tribu de Paresseux conduite par Georges Lavaudant croit sincèrement travailler en présentant une adaptation de Hamlet. Nabe loupe la première réplique, mais c’est l’équipe qui loupe la dernière en ne la prononçant pas, et ce sous le fallacieux prétexte qu’elle débouche sur le mot « silence ». Voici encore un exemple de lecture lettriste d’un texte : on remplace la lettre par son pied, ce qui revient à remplacer le mot par ce qu’il désigne. « En vérité, ils ont tous eu la flemme de représenter Hamlet, ce sont des paresseux du texte… Voilà pourquoi ils s’agitaient dans tous les sens. On reconnaît un paresseux à ce qu’il n’arrête pas de bouger pour rien. » (p. 419). Si la Théorie des trois modes d’amour exposée par Dante s’incarne dans les trois actrices jouant Ophélie (Elodie, Estelle, Clémentine), l’arrogance du libre arbitre débouchant sur le non-jeu et l’absence de charisme s’incarne, elle, dans l’acteur Ariel Garcia-Valdès. Ici, je songe à nouveau à l’Entrée des fantômes de Jean-Jacques Schuhl, et surtout à la seconde partie du roman intitulée La Nuit des fantômes. On peut lire L’Homme qui arrêta d’écrire en parallèle avec Dante, Proust, Roussel, Lautréamont, Céline, Colette, Baudelaire ou Mallarmé, mais on peut également le lire en même temps que le dernier (le quatrième) livre de Schuhl. Une même résonance spectrale fait vibrer le cœur de ces deux romans, centrée sur l’amour de la rive droite (Schuhl habite rue Vivienne à côté de chez Talleyrand et erre vers la rue des Pyramides, il fréquente l’Hôtel Costes et la pharmacie anglaise des Champs-Elysées, plutôt Londres et New York que la rive gauche), l’interrogation dubitative face aux Œuvres complètes en DVD (« Frigo ! Congélateur ! Greffiers !... Repli général !!... Restauration !!!... Et ce qu’on voulait à la rigueur encore voir sur l’écran c’était des plus moches et des plus malheureux que soi… ! Et des histoires plus tristes que la sienne pour ne pas désespérer » dit Schuhl), la présence sous-jacente de Marseille (ah, « le Fantôme de la Belle de Mai » !), etc. Il n’y a pas de gradation de damnation chez Schuhl : tous ceux qu’il rencontre sont des fantômes, damnés ou pas : Lafcadio, Troppmann, et puis « Jean », bien sûr : « Jean sa blondeur cheveux de blé le bleu de France Douce France un p’tit clocher dans le lointain Fleur Bleue Jean de France… ». Et à un moment, Schuhl veut interpréter Richard III sur scène parce qu’il boîte comme lui ; il rencontre alors Ariel Garcia Valdès pour avoir des conseils sur le jeu d’acteur shakespearien. Le fantôme Garcia Valdès, qui « demeurait plusieurs années sans rien faire, vivait à Barcelone et revenait parfois pour quelques représentations surprenantes ». Evidemment « triste et sceptique », celui-ci ne saura rien lui répondre… Je me trompe peut-être, mais je vois un peu Schuhl comme le Brunetto Latini de Nabe, celui qui initia l’auteur aux lettres dans sa jeunesse pour cause d’absence du père (l’un mourut très tôt, et l’autre jouait du jazz). C’est pourquoi je l’ai cherché dans la foule du Palais de Tokyo, et surtout dans le troisième giron, celui des violents contre Dieu, mais je n’ai trouvé qu’Orlan… Je me trompe certainement… Quelle est la différence, au fond, entre Entrée des fantômes et L’Homme qui arrêta d’écrire ? Elle est surtout de nature allégorique : le roman de Schuhl est une tragédie de l’éphémère : tensions et déchirures provoquées par de minimes décalages de petits gestes, alliance de la mort et de la beauté à l’intérieur d’une parenthèse non refermée ; et le roman de Nabe est une comédie de l’éternel : des catacombes du Cosmos jusqu’à sa toiture céleste, chaque être humain rencontré est un reflet de son ombre divine (ou satanique).

Le pugilat général dans (et sur) la scène du Théâtre de la Colline est un bon Exemple de paresse puni. Tout le monde se retrouve ensuite dans La 4è Dimension, lieu de transition par excellence, étape résolument médiane située, non pas au centre physique du roman, mais de la structure narratrice de celui-ci : on est pile entre ciel et terre. Le propriétaire de ce club purgatorial tenait auparavant le Baron (désormais au fond de l’Enfer), le club lui-même est l’ancien Blue Note (quelque part au Paradis), et les danseuses strip-teaseuses sont des semi-putes, c’est-à-dire des anges dénués d’ailes. On y croise même un grand Libanais roux qui, sans croire obligatoirement que Nabe s’est arrêté d’écrire, lui donne les moyens de vivre sans écrire. Le lendemain samedi, Nabe retrouve sa nature dionysiaque dans une boucherie : j’y vois un signe certain du désir retrouvé de faire ressusciter la viande morte, c’est-à-dire les prémices du désir d’écrire. A quinze heures, Zoé passe le prendre en Fiat 500 avec du Chateaubriand en fond sonore. Le deuxième songe symbolique (l’Incontinence, ou la femme bègue) surgit à cet instant, avec – comme dans le premier – l’intervention de Lucette Almanzor en tant qu’ange salvateur.

- Contrairement à ce qui se passe dans le quatrième cercle de l’Enfer, les Avares et les Prodigues de la cinquième corniche du Purgatoire sont en guerre ouverte les uns contre les autres. Nabe rencontre des adeptes du mouvement ‘Simplicité Volontaire’ installés dans des yourtes sur la place de la Bourse, en pleine manifestation contre les traders d’en face. Qui sont les avares et qui sont les prodigues ? Il ne faut pas se fier aux apparences, parce qu’il n’y a qu’au Paradis (où personne ne fait semblant d’être le contraire de ce qu’il est) que celles-ci dévoilent la vérité. Ici, les deux troupes qui se font face sont à la fois de faux prodigues et de vrais avares. Les effrénés boursicoteurs conservent jalousement l’argent qu’ils font mine de semer aux quatre vents de la planète. « Les spéculateurs sont les avares du monde… Tout ce qu’ils gagnent, ils le gardent pour eux. Ils ont beau se sentir riches, ils sont pauvres et rampent dans le terre-à-terre, jamais l’appât du gain n’a poussé quelqu’un à dévorer les étoiles, plutôt à mordre la poussière, oui ! » dit l’ex-trader Adrien p.460. Quant aux rebelles « yourteurs », ils pensent prodiguer la révolution en prônant la restriction dans tous les domaines : « Consommer moins, travailler moins, manger moins, jeter moins, gâcher moins. On a remplacé le toujours plus par le toujours moins » dit Blandine. Leur grille de lecture est exactement la même que celle des réactionnaires : ils pensent que notre société est basée sur l’abondance (et pas sur la satiété), sur le désir (et pas sur le plaisir), sur le « toujours plus » (alors qu’elle est au contraire basée sur le « toujours moins », bien sûr : moins d’art, moins d’amour, moins de vérité, moins de beauté, moins de justice, moins de religion, moins de pureté, moins de sexe, moins de communion). Eux aussi se retrouvent étendus sur le ventre (comme les spéculateurs), mais c’est sur le sol de leurs yourtes. Dès que je fus à l’air, dans le cinquième cercle, Je vis des gens qui pleuraient, harassés, Et qui gisaient la face contre terre, raconte Dante. J’en connais quelques-uns, de ces archéo-fouriéristes : leur but est toujours de se retirer à la campagne pour pouvoir cultiver des oignons plutôt que la Bible ou le Coran. Pour eux, c’est toujours la religion la grande fautive : la plupart de ces connards ont deux mille ans de retard dans la tête. J’ai assisté à une réunion de Pierre Rahbi dans une salle de cinéma vers la place Castellane. Pour lui, il n’y a pas de plus grand acte politique que de s’occuper de son jardin. Quand il affirme calmement qu’il faut laisser tomber toutes les religions révélées, les centaines de personnes présentes se lèvent pour l’applaudir pendant dix minutes. « Enfin, un Arabe qui chie sur l’islam ! », pense tout haut la masse des biobios.

Soudain, L’ombre de Stace rejoint les poètes : il leur explique la cause du tremblement de terre et la délivrance de l’âme purifiée. Il s’agit de Salim, celui qui place Jean-Phi très haut, comme le poète latin Stace vénérait Virgile. C’est ici que la connaissance de Dante permet d’apprécier cette scène avec justesse. Il existe des lecteurs qui se sont réjouis de ce que Le Libre Penseur « s’en prenne plein la gueule » : ah, ce qu’il lui a mis dans la tête, Nabe ! ; c’est bien fait pour lui, ce gros bouffon ! ; « Enfin, Nabe qui chie sur un Arabe ! » et tutti quanti… Comme si un dialogue de vingt pages (le plus long du roman) avait été nécessaire à Nabe s’il s’était seulement agi de descendre un ennemi, alors qu’une simple phrase aurait suffi. Ecoutons Henri Longnon : « Il était nécessaire qu’au Purgatoire, que Virgile n’a pas encore parcouru comme l’Enfer, Dante eût un guide mieux informé que celui-ci. Aux premiers étages de la Sainte Montagne, ce fut Sordel (encore un poète) qui en remplit les fonctions ; aux étages supérieurs, il faut que ce soit encore un poète, mais cette fois une âme entièrement purifiée. C’est alors que Stace intervient pour suppléer Virgile, et donner l’enseignement qu’il est nécessaire que Dante reçoive en cette partie du monde surnaturel ». Contrairement aux vrais avares - faux prodigues, Salim se dépense sans compter. Tout ce qu’il dit est presque juste (c’est Jean-Phi qui l’énonce page 505). Si un ange se dévoue page 468 pour susurrer que « tout est faux », c’est juste parce qu’il n’en peut plus, et qu’il aimerait bien que ça s’arrête. Il est aussi absurde de voir systématiquement des complots derrière tout événement historique, que de nier leur présence lorsqu’elle est certaine. Dans sa Kulture en abrégé, Ezra Pound écrit que « la seule histoire qui n’est PAS disponible dans nos kiosques, c’est l’histoire de l’Usure ». Qui a payé telle armée, qui a financé tel conflit, qui a géré la fortune de tel Empereur ou de tel président ? Cette histoire ne peut pas être publique, puisque la finance et l’usure sont par nature des pouvoirs secrets. Les financiers qui donnent en même temps de l’argent aux deux parties opposées dans un conflit, ça a toujours existé, et il a toujours existé des « idéologues anti-complotistes » (j’insiste) pour le nier. Que certains parmi ces derniers reçoivent des émoluments de la part des financiers en question pour influencer le public, cela est hors de doute. Nabe n’est pas un idéologue, ni complotiste ni anti-complotiste, et c’est la personnalité de Salim qui est mise ici en exergue bien plus que ses idées. De manière générale, L’Homme qui arrêta d’écrire est un livre qui s’oppose au principe même de la spécialisation et du systématisme : les données que l’on doit sélectionner sur Meetic pour trouver une femme, les classements des DVD à la Fnac, les « niches » du porno sur Internet, les perversions catégorielles du sexe tarifé, les scrupuleux du négationnisme, et, donc, la systématisation complotiste. Dans L’Ouverture de la Chasse, Dominique de Roux explique très précisément les raisons pour lesquelles la CIA a financé la majeure partie des mouvements gauchistes ayant empoigné la planète à la fin des années 60. Il s’agissait alors pour les Etats-Unis de vaincre le communisme, et il leur est devenu évident que le gauchisme aurait plus d’efficacité pour ce faire que les partis libéraux. Ce recueil d’essais a été publié en juillet 1968. Or, il existe des gens qui continuent à nier ce fait en 2010, qui pensent que les « Mai 68 » qui se sont produits en même temps dans un grand nombre de pays n’étaient uniquement dus qu’à l’air du temps (le Rock&Roll et le LSD), et qui ne parlent jamais de l’aspect économique des choses (qui a payé la Gauche Prolétarienne ?). Ces gens-là sont des abrutis radicaux qui affirment être libres en niant systématiquement tout aspect complotiste de l’histoire. Pour moi, un idéologue complotiste est celui qui pense que le Capitalisme a créé le Communisme pour avoir un ennemi fictif, et l’idéologue anti-complotiste est celui qui nie que le Capitalisme a contribué à créer le Gauchisme pour tuer le Communisme. Autre exemple : en France comme partout en Occident, la proportion de juifs dans la population est de moins de un pour cent, et ils constituent pourtant une vaste majorité des hommes de pouvoir (politiciens, hommes de spectacle, banquiers, journalistes). Seul un idiot de complotiste peut en déduire que le judaïsme mène l’Occident, mais seul un abruti de non-complotiste nie que le sionisme est un bloc constitutif de celui-ci. Permettez-moi d’aller encore beaucoup plus loin que ça. Comme tout être humain normalement constitué et possédant un seuil minimal de sensibilité, je me suis délecté devant l’attentat du Onze-Septembre. Lorsque je suis tombé sur mon premier complotiste niant l’existence d’Al-Qaïda, j’ai eu l’impression d’être un communiste rencontrant un gauchiste dans les années 1970, c’est-à-dire d’être un sympathisant révolutionnaire face à un dépréciateur de la Révolution payé (consciemment ou non) par la CIA. Voici ce que je répondais à mes interlocuteurs en rigolant : « Je ne t’accuse pas d’être paranoïaque, mais de ne l’être pas assez. Moi, je pense vraiment que les Américains sont suffisamment puissants pour répandre des idées sur Internet qui font croire qu’ils sont suffisamment puissants pour organiser eux-mêmes un attentat sur leur propre sol, dans le seul but que jamais personne n’ose un jour s’en prendre à eux. Et visiblement, ça a marché avec toi ». Comment expliquer autrement le fait que ce soient des Américains qui aient répandu les premiers l’idée que ce sont des Américains qui ont fait tomber les tours ? « - Encore des Américains. – Bien sûr, encore des Américains ! Tout ce qui se passe, c’est toujours les Américains derrière. Le 11-Septembre, par exemple… » (p. 473). Je ne serais vraiment pas surpris si l’on découvrait un jour la trace de virements de la CIA sur le compte bancaire d’Alex Jones ou de David Ray Griffin. A complotiste, complotiste et demi !... Voici ce qu’écrit le combattant sunnite Abu Bakr Naji dans sa Gestion de la Barbarie : « La structure actuelle des forces militaires américaines et occidentales n’est plus celle qui prévalait à l’époque du colonialisme. Ils en sont arrivés à un stade de féminisation qui les rend incapables de supporter le poids des batailles pendant une longue période de temps. Et ils compensent cela par leurs leurres médiatiques. ». Or, il y a deux sortes de leurres médiatiques : les leurres télévisuels destinés à faire croire à la masse que Al-Qaïda est partout, et les leurres du Net destinés à faire croire aux « rebelles » que Al-Qaïda n’est nulle part. Et si les gens qui sont à l’origine de ces deux types de leurres étaient les mêmes ? Lorsqu’un cacique de la DGSE donne une conférence pour annoncer officiellement que Al-Qaïda est mort et enterré, les complotistes relaient aussitôt la vidéo correspondante en titrant : « Vous voyez, on vous l’avait bien dit ! » D’un seul coup, la DGSE devient crédible à leurs yeux, une des artères du pouvoir caché se met soudain à dire clairement la vérité ! Pas une fois, on ne se demande si une partie du pouvoir n’aurait pas intérêt à la diffusion d’une telle affirmation !... Mais il faut bien comprendre que l’argent et les arcanes du pouvoir manipulateur ne font pas tout. Ce ne sont pas les hommes qui font l’Histoire, mais c’est l’Histoire qui modèle les hommes pour accomplir la volonté de Dieu ; l’Histoire est l’autre nom de la Providence. « Il y a une sorte de miracle dans ce qui a eu lieu le 11 septembre 2001 » proclame Nabe sur la corniche suivante (p. 515) : on ne peut pas mieux dire, puisque « le feu descendu du ciel » était attendu pour introniser le second combat eschatologique prévu par Saint Jean au vingtième chapitre de son Apocalypse. Tout ce qui arrive est ce qui doit arriver. De la même façon qu’il existait certainement en 1968 des communistes bourgeois et des gauchistes sincèrement animés d’une soif de justice anti-occidentaliste, il existe aujourd’hui quantité d’anti-complotistes totalement intégrés au système (presque tous les journalistes de presse et de télé, presque tous les intellectuels, presque tous les – faux – artistes du spectacle médiatisé) et des complotistes imbéciles, arrogants et anti-artistiques à en crever (toute la tribu de Pierre Jovanovic). Pour ceux qui ne le savaient pas encore, Nabe montre que Salim ne fait pas partie de ces derniers : c’est un homme debout et clairvoyant (un peu trop systématique), un combattant de la Vérité (un peu trop rigide), un incorruptible Musulman audacieux et courageux (un peu trop moraliste) qui prend parfois le risque de montrer son visage, ce qui n’est pas le cas de ces trous du cul du Net « trop contents que LLP se fasse jeter par Nabe », écrivant sous pseudonyme et en cachant leurs gueules par peur de perdre leurs petits boulots de salariés de merde.

- L’ascension se fait de plus en plus joyeuse : d’abord l’appartement de Céline, puis le Trianon de Pigalle où est projeté un film indien au-delà du bon et du mauvais (le contraire de la soirée à la Cinémathèque de Chaillot). La sixième corniche est celle des Gourmands. Nous sommes désormais pleinement dans le huitième arrondissement de Paris, celui que nous ne quitterons plus jusqu'au Ciel de Saturne. Le Mathi’s est un restaurant tenu par Gérald Nanty, transposition du poète Forèse Donati, chef des Noirs florentins, ennemi politique de Dante mais compagnon de beuveries. On croise beaucoup de monde au Mathi’s, sauf Jean-Jacques Schuhl qui y pénètre pourtant vers la fin de son Entrée des fantômes pour y jouer à la roulette... Gérald invoque le souvenir des gourmands d’antan, « tous maigres, décharnés presque ». Dante écrit : Ils avaient tous les yeux sombres et caves, La face pâle et la chair si vidée Que de leurs os la peau prenait la forme. Ce sont majoritairement des homos (Jacques Chazot, Thierry Le Luron, Grace Kelly, un hétéro gigolo à pédés), parce qu’on lit OMO sur la face humaine (il paraît qu’au Moyen Age, on pensait que le mot OMO était écrit sur chaque visage, le M étant constitué par le nez et les deux O par les yeux). Face aux faux gourmands qui hantent ces lieux, Nabe se lance dans des discussions qui prônent la véritable gourmandise, c’est-à-dire la piraterie tous azimuts : celle du Onze-Septembre, bien sûr, et celle du téléchargement gratuit sur Internet. « Le piratage a remis au goût du jour un sentiment très noble : l’échange » (p. 522). Pascal Nègre et Valérie Zeitoun tirent la langue… Les deux arbres de la Tentation (qui excitent la faim et la soif) sont le restaurant et le bar du Mathi’s : les paroles frissonnent et papillonnent d’un lieu à l’autre, évoquant « le doux style nouveau » de jadis. Jean-Phi appelle Salim à partir de ce « cloaque babylonien » (p. 538) : le discours de Stace sur la formation du « sang parfait » se met alors à résonner dans le portable, accompagnant nos héros (Nabe, Jean-Phi et Zoé) en route vers le No Comment, juste à côté… La piste de danse de cette discothèque à partouze, où se tient une soirée Tahiti, est « une sorte d’antichambre ». Au fond de la piste, il y a une porte. « L’enfer c’est dehors, le purgatoire c’est ici et le paradis c’est par la porte là-bas qu’on y accède… » explicite Liza (p. 562).

- Nabe explore le couloir du fond. Il pénètre seul sur la septième corniche, celle où les pécheurs de la chair se débattent dans un mur de flammes. « Ils sont très décontract’ sauf certains qui marchent sur la pointe des pieds en sautillant comme si le sol était enflammé et que ça les brûlait ». Remarquons qu’à l’instar de Dante, les peines infligées dans les six premières corniches étaient épargnées à Nabe (ni orgueilleux, ni envieux, ni colérique, ni paresseux, ni avare-prodigue, ni gourmand), mais attention au septième péché capital ! Nabe n’a-t-il pas écrit dans L’Age du Christ que seule la jouissance sexuelle lui permettait de ne pas déflorer l’extase religieuse par le plaisir ? Savoir jouir sexuellement permet d’éviter la tentation de chercher le plaisir ailleurs que dans le sexe. Le grand péché de Dante était également celui de la chair. Il commence par regarder ce qu’il se passe dans les alcôves, scruter les fornications, mater les amas d’amants. Au début, il n’y a pas d’échange, aucune communion. « On sent très bien que c’est une époque où on n’a rien pour rien, le moindre geste spontané, la plus petite caresse qui échappe, une bise même doit être monnayée, d’une façon ou d’une autre » (p. 567). A de nombreuses reprises, ce roman s’érige pour la communion et contre la communication, pour la messe et contre Internet (« Sainte Face contre Facebook »), pour la gratuité et contre la spéculation. Mais les choses vont changer dans cette ultime assise de la Sainte Montagne. Nabe rencontre quelqu’un qui lui chuchote une vérité à propos des deux troupes de luxurieux : « Le monde ne se partage pas entre les hommes et les femmes, mais entre les Asiatiques et toutes les autres femmes… ». C’est bien la première fois de ma vie que je suis d’accord avec Thierry Ardisson… Et puis, voici son « vieux copain de débauche », Le troubadour Arnaut Daniel, qui se pose en véritable contempteur des Gourmands du troisième cercle de l’Enfer : il s’adonne, lui, à la véritable recherche de la sapidité sapientiale, et c’est entre les cuisses offertes d’une femme abandonnée. Et puis, enfin, Nabe succombe au péché : L’ange de la Chasteté Liza l’enjoint à rejoindre un couple baiseur, pour participer à l’émergence de la jouissance fertile de la dame essoufflée. Ca y est : Nabe a passé l’épreuve finale, il est lui-même « en feu comme [s’il] venait de traverser des flammes », il a connu la transsubstantiation du cul en amour. Il est désormais prêt pour se rendre au Paradis Terrestre. En compagnie de Jean-Phi, il marche maintenant vers la Concorde. Au seuil de l’Eden, Virgile adresse un solennel congé à Dante : « Une minute, il faut que j’aille pisser, fils ». Le troisième et dernier rêve s’enclenche aussitôt au cœur du Jardin Marigny.

- On est dimanche. Mathilde, la gardienne du Jardin Marigny, montre à Nabe la configuration de celui-ci : l’allée Marcel-Proust, la statue d’Alphonse Daudet… L’allée Proust est « un fleuve de mémoire » qui, de manière apparemment paradoxale, figure la rivière de Léthé. Mais il ne faut pas oublier que cette dernière, qui arrose le royaume des morts, n’enlève aux âmes purifiées que le souvenir de leurs péchés. En bas de la page 582, Nabe affiche sa grande douleur de ne pouvoir transmuter par l’écriture toutes les aventures vécues cette semaine. Une très étrange Procession mystique défile devant le Pavillon Lenôtre : il s’agit d’un char triomphal et monté sur deux roues, Qui s’en venait tiré par le col d’un Griffon : ce bus renferme tous les « anges perdus » de la subversion militante. J’y reconnais le Dieudo-Bus, avec des gens de la Liste Antisioniste et du Centre Zahra, et puis Le Libre Penseur, enfin tout un Barnum kaléidoscopique qui préfigure, en un certain sens, la post-Eglise de demain. Enfin, derrière tous, un dernier [vieillard] s’en venait Seul, endormi, le visage tendu : chez Dante, ce vieillard personnifie l’Apocalypse de saint Jean ; Nabe, lui, rencontre Alain Delon (qu’il accompagne jusque dans sa loge du Théâtre Marigny) : « Un vrai ange du paradis terrestre », « Le plus littéraire des acteurs français ». Delon vit dans un monde mort, et révèle aux vivants d’aujourd’hui ce qui était vivant autrefois.



Et voici l’Apparition glorieuse de Béatrice sur le char de l’Eglise. Cette apparition a lieu au chant XXX de la Commedia, qui est précédé de 63 chants (6 + 3 = 9) et suivi de 36 autres (3 + 6 = 9). « Sur le cheval, je vois une fille assise qui se tient à la barre. Quelle beauté, tout de suite ça me fout un choc à la poitrine…Une jeune brune… » (p. 597). Cette Emma Pasquier prononce enfin le nom NABE, puis le contraint immédiatement à avouer ses fautes, prenant les anges à témoin de son infidélité : elle lui met devant les yeux la circularité rythmique de son œuvre, ce qui revient à le persuader que le temps de l’écriture est revenu. C’est comme si le personnage principal de ce roman que nous suivons depuis le début, cet homme qui arrêta d’écrire, s’effaçait soudain devant le désir renouvelé de l’écriture personnifié par une femme aux contours divins. Je reviens une seconde à Jean Eustache. Voici ce qu’il écrivait en 1972 à propos du scénario de La Maman et la Putain, lorsque la présence d’Alexandre est soudain effacée par celle de Veronika : « Cette rage se produisait par le fait que le héros prenait le contre-pied de tout ce qui se disait et se pensait à l’époque. […] Et puis, en cours de tournage, et au cours du film définitif, il y a un changement, très peu fréquent jusqu’ici au cinéma, si l’on excepte la trilogie de Pagnol et Psycho d’Hitchcock : un personnage envahissant, omniprésent, cède sa place à un autre personnage, ici celui joué par Françoise Lebrun, qui devient le seul héros du film. Jean-Pierre Léaud, son verbalisme épuisé, devient un être frêle, entièrement dépendant d’elle ». Désormais, le héros des dernières pages de L’Homme qui arrêta d’écrire sera La femme qui persuada l’homme de recommencer d’écrire. L’homme s’évanouit devant cette évidence ; Mathilde le plonge aussitôt dans le Léthé (« la fontaine la plus proche du manège ») pour lui faire oublier ce malaise bien compréhensible et qu’il reprenne des forces. Il retrouve alors Emma « à côté du manège », aux racines de l’Arbre de la Science du Bien et du Mal, et boit à la fontaine de l’Eunoé (le fleuve de Mémoire).

Je m’en revins de l’onde sacro-sainte,



Régénéré comme une jeune plante



Que rafraîchit un feuillage nouveau,



Pur et tout prêt à monter aux étoiles.

« - Je t’accompagne jusqu’à l’Etoile, ça va ? – D’accord… »



Le Paradis de la publication directe, ou la danse des symboles


Tous les traditionalistes savent que l’histoire de l’humanité adamique est répartie sur les quatre âges (or, argent, bronze et fer) dont la durée va décroissante, suivant la fameuse loi 4-3-2-1. Le Temps s’accélère en se rapprochant de sa Fin… L’Apocalypse de saint Jean décrit les deux mille ans de l’Ere du Poisson qui closent l’Age du Fer, et qui aboutissent (nous en connaissons aujourd’hui les prodromes) à l’avènement de la Jérusalem Céleste, période de transition vers le Nouvel Adam. Le roman Alain Zannini décrivait la rencontre entre Marc-Edouard Nabe et le Paraclet, et la trilogie Une Lueur d’espoir - Printemps de Feu - J’enfonce le clou s’attachait à illustrer les résonances de l’Apocalypse dans l’actualité la plus immédiate. Que faire ensuite ? Qu’écrire, et surtout, sur quel rythme ? La réponse se trouve au point de jonction entre l’histoire personnelle de l’écrivain et celle du monde : le premier combat eschatologique est derrière nous, et nous n’attendons plus que la Parousie comme irrémissible point d’inflexion de notre destin collectif. Le super-sens anagogique de L’Homme qui arrêta d’écrire révèle l’assomption du monde, qui sera effectuée de manière similaire à l’assomption de Nabe par sa Dame. Mais par qui le monde sera-t-il sauvé ? Quel est l’équivalent cosmique de cette Emma Pasquier ? C’est ici qu’il faut lire René Guénon et son Esotérisme de Dante, ainsi que ses études publiées dans Le Voile d’Isis sur « le langage secret de Dante et des Fidèles d’Amour ». Dante appartenait à cette dernière congrégation initiatique, dont il a laissé de nombreuses traces dans ses ouvrages, y compris – et peut-être même surtout – dans Fiore, l’adaptation italienne du Roman de la Rose qu’il écrivit sous le pseudonyme de Durante. Selon Guénon : « Les diverses dames célébrées par les poètes se rattachant à la mystérieuse organisation des Fidèles d’Amour, depuis Dante, Guido Cavalcanti et leurs contemporains jusqu’à Boccace et à Pétrarque, ne sont point des femmes ayant vécu réellement sur cette terre ; elles ne sont toutes, sous différents noms, qu’une seule et même Dame symbolique, qui représente l’Intelligence transcendante (Madonna Intelligenza de Dino Compagni) ou la Sagesse divine ». Sur le plan littéral, la Dame de Dante est certainement cette Béatrice dont la beauté l’a troué de mille soleils organiques. Mais sur un plan plus symbolique – et tout aussi véritable –, c’est la partie féminine de Dieu qui appelle Dante vers la Terre Sainte : la Source des Substances, la Vierge Marie (dont la correspondance avec l’Esprit-Saint est manifeste dans les sphères de l’Invisible). On retrouve une sensibilité de cet ordre dans les œuvres islamiques soufies ayant illuminé Dante et les autres Fidèles d’Amour (la Risâlatul-Ghufrân de Abul-Alâ El-Maarri).

Ainsi, Emma Pasquier est bien cette femme (réelle ou non) qui redonna à Nabe son désir de publier (puisque, dans la vraie vie, il n’arrêta jamais d’écrire), mais elle est également la personnification de cette Sagesse de Dieu qui illuminera le monde lors du passage définitif du point vernal dans la constellation du Verseau. Tous les autres personnages rencontrés au Paradis jouent le même rôle qu’Emma (à des degrés divers) : ils incarnent des grâces ou des vertus, et en les incarnant, ils prennent le risque d’affaiblir la portée transcendantale de celles-ci. Les grâces transposées dans cette dernière partie de L’Homme (le Paradis) sont des symboles vivants (et donc minorés) des grâces transcendantales. Ce procédé est l’inverse de celui usité par les mauvais romanciers qui empuantissent notre époque : ceux-ci font vivre dans leurs ouvrages des personnages en tentant d’en faire des symboles. Nabe, lui, fait vivre des symboles en tentant d’en faire des personnages : l’entreprise est beaucoup plus risquée. Certains trouveront que « son » Christ grimé en « trentenaire barbu genre hippie » manque de résonance métaphysique. Mais, quelle force de vie ne possède-t-il pas alors, quelle danse de couleurs, dans cette vision-éclair à deux pas de l’Arc de Triomphe ! Il ne faut pas hésiter à parler de médiévalité dans cette approche de la littérature. Je songe à ce qu’écrivait Luigi Valli dans Le langage secret de Dante et des Fidèles d’Amour : « Dans tout l’art médiéval, par opposition à l’art moderne, il s’agit de l’incarnation d’une idée, non de l’idéalisation d’une réalité ». Cela ne signifie pas forcément que Nabe plagie la démarche de Dante, puisqu’il existe une différence de taille entre eux : chez Dante, l’univers mythologique révèle des personnes de chair et d’os, alors que chez Nabe, l’univers réel fourmille de personnages mythologiques.

La remontée des Champs-Elysées se fait par succession de cercles concentriques, selon la cosmographie de Ptolémée. Dante avait disposé les âmes sur ces cieux dans un ordre qui suivait les échelons de l’échelle initiatique des Fidèles d’Amour. J’avais naguère écrit un récit titré Allégresse des sphères cristallines, reprenant cet ordre sacré pour décrire l’avènement au monde de mes deux premiers garçons. Lorsqu’on commence à marcher, c’est-à-dire à regarder les premières images du film éponyme de Sacha Guitry, on est déjà « presque hors de la Terre ». La transhumanance va consister à se transformer en quelque chose de plus qu’un homme, afin de pouvoir comprendre et contempler l’ordre cosmique, la forme qui fait que l’univers est l’image de Dieu.

- La Lune accueille les âmes qui n’accomplirent pas leurs vœux, telles celles de ces clochards qui marchent lentement vers leur salut. « La clochardisation est un ordre religieux de contemplatifs qui ont fui le monde pour mieux l’observer » (p. 605). Cette dame aux pieds nus debout sur le trottoir, est-elle Piccarda Donati, la sœur de Gérald Nanty du Mathi’s, ou bien sainte Claire d’Assise, la copine de saint François ? Peu après, Dante se morfond dans une incertitude qui nous fait penser à l’âne de Buridan : Entre deux mets d’une égale saveur Et tout aussi distants, si le choix était libre, Avant d’y mordre on serait mort de faim. Nabe, lui, se révèle plus déterminé : « Etre sensible à la poésie d’un coucher de soleil sur l’Adriatique, c’est facile, mais l’être à celle d’un Quick sur les Champs-Elysées, c’est plus dur. Même la Pizza Pino, certainement la plus mauvaise pizzeria d’Europe, a sa beauté » (p. 606).

- Le Madrigal est au n°32. Le ciel de Mercure est un bar de putes Arabes. Nabe y rencontre le chauffeur de taxi Abdel qui lui raconte la splendeur des temps perdus, à l’instar de L’âme de l’empereur Justinien [qui] raconte au Poète les hauts faits de l’Aigle romaine et lui en révèle le sublime office. Ils discutent des anciens patrons du Baron, ces âmes qui firent le bien pour acquérir honneur et gloire, « ces bienfaisants ». Aujourd’hui « c’est la fin des putes », déplorent-ils tous deux. Le rôle de la prostitution dans les romans de Nabe nécessiterait une étude à elle seule. Il faudrait expliquer les raisons précises pour lesquelles un catholique pratiquant se doit de défendre les Putes jusqu’à la mort. Il faudrait expliquer pourquoi les réactionnaires se trompent lorsqu’ils prétendent que la prostitution est un signe de la modernité, alors qu’au contraire, c’est précisément la lutte publique contre la prostitution (toujours doublée d’une hyper-sexualisation des images dans les médias) qui accompagne l’atomisation générale de notre société. Il faudrait démontrer que la pratique des prostituées a toujours été une des manières d’accéder à la connaissance, et donc de générer des élites gnostiques, dans toutes les sociétés traditionnelles. Si le sexe est sacré, alors les Putes le sont aussi. C’est parce que plus rien n’est sacré en 2010, le sexe comme le reste, que la prostitution est dévalorisée ou combattue. Dieu a choisi le moyen de l’Incarnation pour racheter l’humanité ; certaines femmes ont choisi le moyen de la Prostitution pour racheter les hommes. Elles sont à l’abri de la corruption. Nabe songe à Magalie, sa première conteuse. « La simulation des putes n’est pas comme celle des autres femmes car chez les putes elle est ostensiblement fausse et pourtant dit le vrai de la femme », dit-il (p. 610). Eustache aurait approuvé.

- « Tout est clair, lumineux, éblouissant » à la Maison de l’Alsace, le ciel des âmes qui ont été sujettes à l’amour. Nabe et Emma s’y reposent un instant. Les influences amoureuses pleuvent sur Vénus, et Emma devine instantanément leur nature grâce à son iPhone. Nabe a beau se mettre martel en tête, mais il ne parvient pas à deviner le signe astrologique de sa Dame : Balance ou Taureau ? Celle-ci raconte la manière dont elle tente d’exciter le prêtre Charles auprès de qui elle se confesse régulièrement. Folquet de Marseille, dont Dante rencontre l’âme après celle de Charles Martel, a connu une trajectoire de sens opposé à celle de Charles : d’abord troubadour féru d’amour charnel, il fut ensuite élu évêque de Toulouse. Une malédiction des papes qui n’ont que l’or en tête est proférée en fin du chant dantesque, aussitôt imagée par Emma sous la forme d’une photo de fille « qui fait un peu prostituée devant l’église ».

- Bien qu’il soit minuit passé, le Virgin Megastore est ouvert, « ardent comme un soleil ». L’âme du Sage corso-marseillais Laurent Bonelli est présente dans ce quatrième ciel ; il raconte que, ayant contré les critiques, il était sorti de sa nuit obscure et s’était mis à lire des textes de Nabe pour croire en lui, comme un Saint Jean de la Croix doublé d’un Saint Thomas. Le couple ressort sur les Champs, en proie aux flammes les plus bariolées. « C’est ici que ça se passe, les mélanges… Et plus c’est incongru, plus ça paraît normal » (p. 625). Ici, excusez-moi d’insister sur la présence de Marseille, mais lisez ces lignes écrites à quatre mains par Charles Maurras et Léon Daudet, extraites de Notre Provence : « Marseille, c’est d’abord pour les yeux, les oreilles, le coudoiement, l’odorat, l’imagination, la ville de l’amusement perpétuel. Un monde y frémit et palpite. […] Approchée de l’oreille, Marseille est le coquillage géant où bruissent tous les langages, tous les dialectes, tous les idiomes des pays de lumière, tous les cris de bonheur et de colère, et tous les soupirs et toutes les caresses des pays latins, grecs, égyptiens et syriens. […] Plus encore que la rue de Paris, la rue de Marseille est, pour le badaud, une vaste expérience, marchée et pressée, de psychologie diffuse, une pluie de concordances héréditaires, une moisson d'observations chatoyantes et fécondes à leur tour ». Pas mal, pour des représentants de « l’extrême-droite française catholique et raciste » ! Les effluves de parfums de chez Sephora font tourner la tête jusqu’à l’ivresse. « Soudain, un virage. Le ciel se déchire… » Le couple se réfugie dans la Maison de l’Iran, et s’embrasse pour la première fois avec intensité. A nouveau dans la rue, ils se retrouvent constellés de macarons multicolores, comme une sainte couronne d’esprits, que leur jette une bande d’enfants roumains hilares.

- Les amoureux se réfugient au cinquième ciel : la brasserie le Deauville. Là où Dante voyait que Les chœurs des esprits de Mars forment une croix lumineuse où le Christ lance des éclairs, Nabe remarque : « Les petites tables en fer du Deauville sont disposées en forme de croix, et lumineuses à cause des néons qui les éclairent fort » (p. 634). Un ballet de Putes se déploie, au grand ravissement du Poète. Soudain, L’âme de Cacciaguida, trisaïeul du Poète, fait joyeux accueil à son petit-fils. Cacciaguida fait partie de ceux qui ont combattu pour la Foi : il mourut chevalier en croisade en 1189. Nabe, lui, trinque avec l’ancien acteur de porno Adam X. L’ex-écrivain s’enflamme : « Vous êtes allés apporter la croix du sexe sur la terre sainte du cinéma. C’était une croisade du désir… Pour moi, tous les acteurs pornos comme vous sont des combattants, des chevaliers, des héros… » (p. 639). Ici, voyez cette gravure sur bois de Véronèse représentant la conversation entre les deux nobles âmes, au sein d’un champ d’étoiles surplombant Florence… On devine leur ardent dialogue concernant les vicissitudes des familles florentines, réparties en d’innombrables clans comme autant de perversions hyper spécialisées.




- Emma est attirée par un chant italien, émanant des Cascades Elysées. C’est le ciel des Justes et Pieux qui entonnent Diligite justitiam qui judicatis terram (Aimez la justice, vous qui jugez la terre ») en l’honneur de Jupiter, emblème de la justice. La lettre M finale se transforme d’abord en fleur de lys, puis en aigle impériale devant les yeux éblouis de Dante. M comme Monarchie universelle, ou comme Maman ou bien Marseille… La mère de Nabe est assise aux Cascades. « Sur sa veste est accrochée sa fameuse broche d’or en forme de M héraldique surmonté d’une fleur de lys. M comme Maman, comme Mort ou bien comme Moi ? » (p. 646). Elle se croit rue Paradis à Marseille, alors qu’elle est à Paris transmuté en Paradis. « […] le visage d’oisillonne en deuil de ma mère se transforme sous mes yeux en tête d’aigle ». La mère juge alors son fils : ayant appris qu’il s’était décidé à ne plus écrire, elle a décidé de ne plus l’aimer. Lorsqu’on approche des rives lumineuses du Jugement Dernier qui s’accomplira durant l’ère de la Parousie, il faut se préparer à faire fleurir sa solitude, et pour cela, savoir prendre congé de ce qui nous rattache à la terre, à commencer par ses propres parents. L’arcane XX du Tarot de Marseille, dénommé « Le Jugement », montre bien que l’Ange jupitérien au front orné de l’émeraude du Graal, et qui s’apprête à nous faire intégrer la Jérusalem Céleste, transcende le pouvoir terrestre de nos parents. Nous devons nous préparer à revêtir la peau du Nouvel Adam, dont personne ne connaît encore le nom puisque celui-ci est gravé sur l’envers d’un caillou blanc : un véritable Adam X. Lorsque le père (absent du roman) est malade et la mère nous renie, on est enfin libres.

- Nabe et Emma contemplent la vitrine du magasin Weston. Saint Pierre Damien leur tient compagnie durant quelques minutes. Puis ils arrivent au bout des Champs. L’Homme qui arrêta de transposer l’actualité dans l’écriture (puisqu’il arrêta d’écrire) s’intéresse soudain aux journaux du Drugstore-Publicis : Emma sent qu’il n’a provisoirement plus besoin d’elle, ou plutôt que sa présence pourrait le gêner dans cette première victoire inconsciente sur son désir d’arrêter d’écrire. La solitude qui va désormais étreindre Nabe, jusqu’à ses retrouvailles avec Emma au neuvième ciel, est plus d’ordre initiatique que libérateur. Il va devoir prouver qu’il mérite la liberté qui lui est allouée, en surmontant quelques épreuves (la première étant, bien sûr, celle de supporter l’absence de sa Dame). Il pénètre pleinement dans l’enceinte du septième ciel (celui de Saturne) : ça tourne autour de l’Arc de Triomphe. Ca tourne, mais ça se gâte : on est maintenant dans le seizième arrondissement… Les amazones Noires à l’angle de l’avenue d’Iéna sont des âmes contemplatives qui charment le passant comme des sirènes pleines de promesses. Il manque succomber à l’une d’elles, qui montre son entrecuisse avec ostentation. Or, l’esprit qui s’était arrêté le plus près Devint si lumineux que je dis en pensée : Je le vois bien, l’amour que tu me montres. « J’avance ma main lumineuse… Très près, comme si j’allais lui mettre le feu à sa broussaille. Voici la plaie d’amour. » (p. 658). Lorsque soudain, des flics Arabes surgissent avec brutalité pour foutre la merde, chaperonnés par leur cheftaine Noire Béatrice… On peut remarquer le nombre élevé de problèmes rencontrés par Nabe au cours de ce roman avec des Arabes ou Noirs représentants de l’ordre : vigiles et physionomistes, contrôleurs de bus, hommes de spectacle, et ici, des policiers anti-putes (« Les putes, c’est des sales putes, c’est tout »). On voit également des rebeus américanisés sur les Champs-Elysées savater des clochards mystiques. J’y lis un certain dépit de la part de Nabe devant la « francisation » de plus en plus massive de certains archéos, néos ou paras-immigrés, devant leur profond désir d’être français (quoi qu’ils en disent) en choisissant les métiers les plus minablement autoritaristes. (Entre nous, on ne voit jamais d’Asiatiques flics ou physios, ça demande peut-être réflexion). Nabe parvient à s’enfuir, sans même emprunter L’escalier d’or de Saturne à l’Empyrée, et à courir en direction de l’ouest, comme tous les peuples de l’Age du Fer en quête de liberté.

- Les putes de l’avenue Kléber, les travelos de l’avenue Victor-Hugo, les légionnaires « barbus comme des mollahs » un peu plus loin… Voici les légions du triomphe du Christ, Annonça Béatrice. Quel tohu-bohu ! Et voici l’avenue Foch : on est en plein Paradis, et pourtant : « Existe-t-il au monde un endroit moins marseillais » ? Il faut croire que le seizième, de manière générale, est nettement plus rigoriste que le huitième… Je n’oublie pas que lorsque Fernandel habitait sur cette avenue Foch, il avait déclaré que c’était par modestie qu’il avait acquis une voiture luxueuse, dans le seul but de passer inaperçu dans ces lieux ! Les Jalons et Basile de Koch, eux, rencontrés sur le trottoir en sortie de boîte, ne peuvent guère être soupçonnés de modestie chronique… Et pourtant, les blagues de potaches face au comique phocéen, quelle nullité… C’est l’endroit où le contemplatif Saint Benoît de Nurcie parle de soi et de ses compagnons et maudit la corruption des monastères : je vois plutôt la présence de Saint Benoît dans l’âme errante de Fernandel (enterré au cimetière de Passy derrière le Trocadéro) que dans celle de Basile de Koch, qui se plaint pourtant ouvertement de la « corruption » de ses collègues humoristes. Mais Fernandel est tellement plus pur, tellement plus sincèrement bénédictin… On est maintenant dans le dix-septième. Le huitième ciel est celui des Etoiles Fixes, celui qui sert de référence statique au Cosmos. L’Apparition et le Triomphe du Christ et de la Vierge Marie ont lieu au coin de l’avenue de Wagram, alors que Nabe a presque terminé d’accomplir le tour de la Place de l’Etoile. « - Est-ce que vous pouvez nous dépanner ? me demande, au coin de l’avenue de Wagram, une femme d’une cinquantaine d’années accompagnée par un trentenaire barbu genre hippie » (p. 673). L’identité dont je parlais plus haut entre la Dame et Marie est ici illustrée de manière éclatante : après que la femme ait souhaité à Nabe « Que Dieu réalise vos visions », celui-ci dit : « Je n’ai qu’une vision, celle d’Emma qui rit, qui me sourit, qui me parle… » Les visions d’Emma et de la Vierge Marie se superposent dans l’Invisible. Le Christ et la Vierge s’inscrivent triomphalement sur les parois de l’Arc de Triomphe. Retour au huitième arrondissement, sur l’avenue Hoche. Dante nous dit qu’à la demande de Béatrice, Saint Pierre examine le Poète sur la Foi, puis saint Jacques examine Dante sur l’Espérance, et saint Jean examine Dante sur la Charité. C’est à ce moment que Nabe se fait « agresser » par trois loubards étranges, chaloupés et élégants, qui ne se font pas prier longtemps pour rendre à Nabe le portefeuille qu’ils lui ont dérobé. En contrepartie, chacun se livre à un petit jeu, consistant à faire deviner à son propriétaire quel est l’objet (issu de son portefeuille) qu’ils tiennent en main. Mehdi l’Arabe cache un chapelet, puis Babacar le Sénégalais une grille de loto, et Joaquim le brun bouclé sa carte de groupe sanguin O+ (donneur universel). Nabe sort vainqueur de ces trois examens. Mais voici leur chef de bande, Adam en personne : Au sein de ces rayons, La première âme à qui la première Vertu Ait insufflé la vie, adore son Auteur. « Mais… c’est mon fils ! […] Je le regarde comme si c’était le premier homme sur Terre ! » (p. 679). C’est la manière qu’a choisie Alexandre pour prendre congé de son propre père, comme ce dernier a pris congé de ses parents au ciel de Jupiter. « Comment va ta mère ? » lui demande Nabe. Mais il va de soi qu’en toute logique, la Dame a remplacé la mère d’Alexandre, tout comme elle a remplacé celle de Nabe. Alexandre est grand et droit comme un I (1 mètre 83), à l’instar de ce I qui est le premier nom de Dieu selon Adam dans la Commedia. Revenons à Guénon : « Le Fidèle d’Amour Francesco da Berberino, dans son Tractatus Amoris, s’est fait représenter dans une attitude d’adoration devant la lettre I », ce qui prouve la parenté spirituelle entre tous les Fidèles d’Amour. Il paraît que cette lettre I est une actualisation de la lettre hébraïque iod, et que sa verticalité (similaire à celle du premier chiffre romain) représente l’Axe du Monde, le point d’appui polaire des Etoiles Fixes sur notre planète.

- Le ciel est désormais cristallin. Rue de Tilsitt, les retrouvailles avec la pute Magalie, la première pute, celle des sources vaporeuses de l’aube bleue, sont aussi poignantes que la traversée d’un lac d’eau froide éclairé par un point de feu immobile et éblouissant. Retour aux Champs. Emma Pasquier boit un Maxi Coca. Elle se lève et entraîne Nabe dans le RER : cette voie de locomotion est le Premier Mobile, celui qui ceint Paris « d’une immense rose aux pétales concentriques, une rose éternelle ». La hiérarchie des banlieues est comme celle des Anges selon Denys l’Aréopagite : leurs positions et leurs vitesses dépendent de leur degré d’obéissance au Point central, Dieu, l’élément vital de l’univers. Autour d’un point de feu immobile et éblouissant (Dieu) tournent les neuf chœurs des Anges.

- Terminus. C’est l’arrivée dans l’Empyrée, hors du temps et de l’espace. « Adam et Eve au Paradis ». Dans le Convivio, Dante écrit que « l’Empyrée n’est pas un lieu ; il n’existe que dans l’Intelligence première ». Saint Bernard (de Clairvaux) vient remplacer Béatrice auprès de Dante : Emma caresse le chien des neiges, le saint-bernard, avant de s’effacer dans un couloir. « Le cuore gentile des Fidèles d’Amour est le cœur purifié, c’est-à-dire vide de tout ce qui concerne les objets extérieurs, et par là même rendu apte à recevoir l’illumination intérieure » écrivait Guénon. Nabe lance un ultime rimbaldisme : « […] c’est sinistre, ça pue l’urine, il y a des rigoles de pisse, mais pour moi ce sont des fleuves d’or ». Il y a « Des rails charbonneux, d’autres murs de graffitis, une Vierge en prière… » C’est La Vierge Marie dans sa gloire. Nabe est dans ce lieu qui attend tous les élus, l’Essence infinie où resplendissent l’unité et la trinité de Dieu.

Mais déjà commandait aux rouages dociles



De mon désir, de mon vouloir, l’Amour



Qui meut et le Soleil et les autres étoiles

« Le gros chien me regarde, les yeux pleins d’étoiles ».



L’amour (a-mor) est le contraire de la mort. Les morts sont les véritables profanes, tandis que les vivants sont les initiés habitant les Cieux, la Terre Sainte. La doctrine de l’amor sapientiae est celle qui pousse tout amoureux à posséder le langage des animaux, cette parole perdue que l’homme connaissait durant l’Age d’Or. Lorsqu’à la fin des temps, l’homme réintègre le Paradis, le langage des animaux lui remonte aussitôt à la gorge sans aucun effort, et il peut à nouveau discuter avec les girafes, les oiseaux et les chiens. « Dans un acte final intégrant l’unité », une identification complète s’opère alors entre la structure de son esprit et celle du cosmos, entre son désir de créer et l’Amour de Dieu qui meut les corps astronomiques. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut.



Tout doit reparaître.





Laurent James

Hendaye, Août 2010