jeudi 27 mai 2010

Jésus à Dakar

Après être revenu de la Casamance par la route, en passant par le parc de Niokolo-Koba, Tambacounda et Saly, je passe trois jours à Dakar dans la maison d’une connaissance. Cette maison est située au coeur de la cité Diamalaye 1, à quelques kilomètres de l’aéroport. L’endroit est vraiment très difficile à trouver, même pour le chauffeur de taxi. Il nous faut une bonne demi-heure pour parvenir à nos fins, dans un quartier situé au bord de l’Océan, bâti sur des couches successives de sable épais. Je foule le sable entre les maisons cubistes violemment entrechoquées, jusqu’à rejoindre une bâtisse sombre et étroite. Je reconnais immédiatement la mère de famille, qui est ce soir vêtue d’un boubou arborant des cercles en noir et blanc du plus bel effet. Je me perds un peu dans les noms des gens présents. On nous a préparé du « poulet décoré » (avec des frites, des tomates et des piments). Nous mangeons tous assis par terre sur des tapis posés au milieu du couloir, dans des gamelles pleines de victuailles à ras bord. Les filles jettent parfois des bouts de viande vers mon côté : je pense au début qu’elles prennent ma portion de gamelle pour une poubelle, avant de réaliser qu’en fait, elles trient les meilleurs morceaux de la bête pour me les donner ! Le sens de la tribu me remonte à la gorge : je sens progressivement – et avec quelle joie ! - que tout ce qui s’est passé depuis vingt mille ans n’a pas eu lieu. Nous sommes douze à manger sur trois mètres carrés, penchés sur nos plats comme des singes mystiques, y plongeant régulièrement nos mains avec délectation. La fillette possède une belle poupée blonde vêtue de jaune, qu’elle serre contre son cœur en riant aux éclats.

Au matin, je me rends sur la terrasse de notre maison qui offre une vue réjouissante de Yoff, ce quartier de Dakar très peu touristique étendu au bord de l’océan. D’innombrables joggeurs courent dans la brume étalée sur la plage : on voit même une mémé courir au ralenti ! Les toits de la ville sont cisaillés par le soleil levant. Des lavandières travaillent sur la terrasse d’en face. Un tuyau rouillé et attaqué par l’iode est posé sur la terrasse supérieure, attendant celui qui le remarquera. Au dernier étage de l’immeuble d’en face, j’aperçois des moutons passer leurs têtes à travers les fenêtres ! Je discerne l’œil noir de l’un d’eux, fixé sur ma pauvre personne : on dirait qu’il a peur, il sent la même chose que l’être humain.


Je pars marcher au bord de l’eau. Un jeune me hèle au bout de trois minutes. Il s’appelle Bécaye Ka, et fait partie de la communauté layène. C’est la secte majoritaire des lébous, ces pécheurs qui habitaient cette région depuis des siècles bien avant l’existence officielle de Dakar. Certains pensent que l'Apocalypse est derrière nous, mais Bécaye et les siens sont encore plus forts : ils pensent, eux, que la Parousie est déjà passée ! Le fils du cheikh Limamou Lahi (dont il n’existe aucune photo, et mort en 1909) s’appelait Seydina Issa Laye. Le cheikh Lahi, fondateur des layènes, était considéré comme étant le véritable Mahdi (Al Mahdiyou Seydina Limamou Lahi), et son fils, c’était Jésus ! Il me montre des minarets érigés dans la brume vers l’est, du côté de Cambérène, aux pieds desquels se trouve son tombeau. Jésus n’est donc pas seulement enterré au nord du Japon, mais également au Sénégal ! Il existe ainsi trois tombeaux christiques sur cette planète : l'un contient le corps de Jésus venu évangéliser les Japonais après avoir échappé à la crucifixion ; l'autre (à Jérusalem), en étant vide, est la preuve par l'absurde de la validité de la Résurrection ; et le troisième - ici, à Dakar - contient le corps mort du Paraclet.

Nous assistons à une pêche au filet effectuée par une cinquantaine de personnes. La petite foule tire une énorme nasse prise dans les vagues jusqu’à la ramener sur la plage. Une dizaine de femmes surgit alors, chacune tenant un seau pour y jeter les poissons. Certains sont déclarés immangeables : ils sont alors laissés gisant sur le sable, suffocants jusqu’à la mort.

On reprend notre marche – et notre conversation. Cet endroit est sacré car quatre îles y sont concentrées (Yoff, Ngor, Madeleine et Gorée), comme il est dit dans le Coran. Nous voici devant le mausolée du cheikh Lahi, annoncé par la plus belle des injonctions « Lieux saints : Interdit de faire du sport ».

On pénètre dans l’enceinte sacrée après nous être déchaussés : c’est un large carré de sable, un endroit infiniment tranquille. Un puits octogonal se trouve devant la porte du mausolée blanc : il s’agit d’un puits d’eau douce (à cent mètres de l’océan !), connue pour ses vertus curatives ! A côté se trouve un cimetière qui, depuis 1909 où l’on y a mis les premières tombes, n’est toujours pas plein : comme si les morts le quittaient par en-dessous dans des canalisations souterraines, laissant ainsi la place pour en enterrer d’autres en surface. Et si je me trouvais sur l’Axe du Monde ? 

Dans ce quartier, Issa Laye - le Jésus de Dakar - est représenté sur tous les murs. Il arbore des médailles militaires françaises ( !), et une croix de lumière blanche est toujours peinte sur son front. Bécaye entre chez un marabout en face de la superbe mosquée du quartier, et il me déniche un calendrier de 2010 montrant la photo du Paraclet Nègre, avec la croix en reflet blanc lumineux sur l’arête du nez.


Une peinture murale le montre aux côtés d’un lion, d’une chèvre, d’une vache et d’un léopard, tous encadrés par une transcription du célèbre hadîth de Abû Huraira sur le retour de Issa ibnou Mariam. Bécaye déniche un poster qui donne un peu plus de détails sur ce dernier : deux de ses amis l’aident à le déployer au-dessus d’une moto pour que je puisse le lire. « FARLU-CI-DIINE-JI SEYDINA ISSA ROHOU LAHI 1876-1949 Premier Khalife de Seydina Limamoul Mahdiyou Labi a succédé à son père en 1909 à l’âge de 33 ans. C’est lui qui a poursuivi et répandu la mission divine du Mahdi comme l’avait prévu le Saint Coran. SEYDINA LIMAMOUL MAHDIYOU LAHI – fondateur de la Confrérie Layène. 1843 Venue au monde – 1883 Appel – 1886 Exile à Nguédiagua (3 jours) – Exil à Gorée (3 mois) ‘Trois ans, trois jours, trois mois’ - 1909 Disparition – Seydina Limamou n’a jamais pu être photographié ». Le quartier est d’un calme olympien : interdiction de boire et de fumer, pas de délinquance, vêtements courts proscrits,…


Je grimpe ensuite dans un taxi pour rejoindre le centre-ville. Empruntant la Corniche-Ouest, nous passons devant le cimetière St Lazare de Béthanie, situé juste en face des îles de la Madeleine ! Sur un mur à côté du cimetière, je lis ce slogan lumineux :
 « Socialistes, n’infestez pas le Temple du Savoir ! ».

dimanche 2 mai 2010

Vive la Casamance libre !

Je viens de passer plus d’une semaine au cœur de la Casamance, cette région de mangroves et de rizières située au sud du Sénégal, et totalement séparée du reste du pays par la Gambie, cet étrange serpent marécageux sinueusement étiré tout au long du fleuve du même nom. En plus de cette configuration géographique très particulière, le Sénégal se trouve gangréné par une maniaquerie administrative particulièrement agaçante que lui a laissée la France (trop sympa), et qui accroît d’autant plus l’isolement de la Casamance : il s’agit de cette hyper-centralisation structurelle, principe fondateur exclusif de notre pays légué à toutes nos colonies comme autant de cadeaux empoisonnés. A l’instar de Paris, Dakar est la capitale totalitaire du Sénégal : capitale politique, administrative, économique, touristique, commerciale, culturelle, musicale, gastronomique, universitaire, artistique, militaire, scientifique et, enfin, capitale de la mode. Merci du cadeau, les mecs ! hurlent les Casamançais. Si je suis avec les Corses, les Basques, les Normands, les Bourguignons, les Provençaux, les Savoisiens, les Catalans, les Flamands et les Alsaciens (mais contre les Bretons, bien sûr) pour démanteler la France et en finir avec Paris, il n’y a aucune raison pour que je ne me range pas également aux côtés des guerriers révolutionnaires de la Casamance pour exiger, immédiatement et sans conditions, une indépendance totale de leur région dans les plus brefs délais.


A Dakar, on se sent parfois un peu à Paris...

Personne ne s’étonnera si je révèle que la couverture médiatique de ces combats est entièrement nulle et mensongère. On répète partout, en effet, que les rebelles casamançais sont des chrétiens qui s’en prennent à un pays majoritairement musulman, regroupés au sein du Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC) à visée séparatiste religieuse. En réalité, il est très facile de constater qu’il n’existe aucun clivage religieux à Ziguinchor. Le nombre de mosquées y est le même que partout ailleurs au Sénégal, et le plaisir de marcher dans la poussière rouge sur le rythme syncopé des superpositions sonores et kaléidoscopiques de multiples Allâhu Akhbar ! est aussi vivace que dans les rues de Dakar. C’est simplement le nombre de catholiques qui est ici plus élevé qu’à Saint-Louis, Tambacounda ou qu’au Siné-Saloum, les amoureux du Christ se trouvant massivement chez les membres de l’ethnie majoritaire de la région : les Diolas. Voici un peuple qui ne courbe pas facilement la nuque : des Malinkés jusqu’aux colons français, beaucoup de gens ont tenté de les asservir sans aucun succès. Retenons l’exemple d’Aline Sitoé Diatta, cette splendide révolutionnaire mystico-politique parfois qualifiée de « Jeanne d’Arc d’Afrique » mais que je préfère voir comme une Simone Weil subsaharienne, cette prêtresse-docker de Kabrousse déportée par les français à Tombouctou en 1943 où elle mourut à l’âge de 23 ans (on découvre en une phrase qu’à cette époque, il n’y avait pas que les Nazis qui déportaient des gens, et il n’y avait pas que les Juifs qui en faisaient les frais !). Les Diolas font même partie des très rares Nègres à n’avoir jamais trempé dans aucun trafic esclavagiste ; ce n’est pas pour autant qu’ils vont aujourd’hui faire les malins à Gorée, cette île super-pourrie… Quand on commence à se faire génocider par des Hollandais et qu’on finit par se faire coloniser par Danielle Mitterrand et Richard Bohringer, c’est qu’il y a un problème ! Pourquoi ne va-t-il pas habiter à Auschwitz, cet abruti d’acteur de merde ? C’est beau, aussi, la Pologne ! Qu’il s’achète une maison avec piscine à Birkenau, ça aura plus de gueule !


Le port de Ziguinchor

La réputation des Diolas pour leur sens de l’insoumission est mythique et, à l’instar de tout véritable mythe, elle peut se vérifier chaque jour que Dieu fait. Entre leur religion traditionnelle - basée sur le dieu créateur invisible Atemit - et le monothéisme biblique, la filiation est directe et éclatante. Jean-Paul II ne s’y était pas trompé en rendant visite à la cathédrale de Ziguinchor en 1992, consacrant ainsi une terre africaine comme étant, non pas le berceau de l’humanité (connerie anti-raciste de pacotille, puisque le Paradis Primordial est au Pôle Nord), mais la matrice du futur de celle-ci ! Dire que l’Afrique c’est le passé, comme le font les paléo-anthropologues doctrinaires dégueulassement soumis à une vision évolutionniste de l’homme, c’est encore une façon d’enterrer ce continent dans un inamovible caveau. L’Afrique c’est l’avenir, bordel ! Attendez un peu deux mille ans, et vous verrez ! C’est là-bas que s’épanouira l’Ere du Capricorne ! Après l’Orient, le Sud ! La roue tourne !

Revenons à la Casamance. Ici, la fraternité entre chrétiens et musulmans se pratique quotidiennement et sans aucune arrière-pensée, entre membres d’une même famille, entre familles d’un même village, entre quartiers d’une même ville. Il existe des villages musulmans qui ont un chef chrétien, tout simplement parce que c’est son tour de diriger la communauté ! La richesse des religions animistes anciennement pratiquées au Sénégal, et surtout leur aspect éminemment traditionaliste et non-païenne est sans doute l’explication la plus sensée de cette fructueuse cohabitation de monothéistes pratiquants. On comprend en quelques heures que la rébellion militaire ne peut avoir aucun fondement religieux. Alors, que se passe-t-il ? L’opinion majoritaire à Dakar y voit un combat politique : c’est ce que déclare le « Mouvement pour le Socialisme et l’Unité », assignant au chômage la source de tous les maux. C’est bien une parole de socialiste, ça ! Et la Révolution de Khomeiny, elle a eu lieu à cause du chômage, également ? Il ne peut pas leur venir à l’esprit une seconde, qu’un homme puisse se révolter simplement par amour de la transcendance et de la beauté des astres ?

Il fait quarante-huit degrés à l’ombre : les rigoles de sueur esquissent quelques dessins ésotéristes en des endroits bien précis de ma peau, prévus depuis trois mille ans dans les moindres détails par Dieu sait qui… Le Livre Nègre de Dominique de Roux est le viatique de mes pérégrinations urbaines. Je rencontre Omar, militant actif des forces armées révolutionnaires et membre de l’Atika, la branche militaire du MFDC. Il m’explique en quelques minutes le sens véritable de cette lutte flamboyante contre Abdoulaye Wade, ce pantin dégingandé ami de Sarkozy et de toutes les entreprises multinationales de la planète, qui reçoit chaque année une nouvelle médaille occidentaliste : docteur honoris causa de l’université de Montpellier en 2009, Prix des Communications de Paris-Dauphine en 2008, Citoyen d’Honneur de Lyon en 2005, ... Son fameux Monument de la Renaissance africaine érigé par des ouvriers nord-coréens sur la colline des Mamelles à Dakar, ce n’est pas pour rien que les gens du peuple l’appellent la statue franc-maçonne ! Omar me dit que le nom originel de sa région est la Casa di mança, ce qui signifie en Diola : la Maison du Roi. Il est musulman pratiquant, et ses compagnons de lutte sont aussi bien musulmans que catholiques : tous se battent côte à côte pour exiger une indépendance de leur région et le rejet de la démocratie industrialo-mafioso-maçonnique, et réclamer le retour du Roi. Après la mort de l’abbé Diamacoune Senghor, leader historique du MFDC, ses deux plus proches disciples prirent le relais sans coup férir : il s’agit du chrétien Jean-Marie Biagui et du musulman Kourouma Sané. Ce dernier a été récemment arrêté en France alors qu’il y cherchait des appuis politiques et financiers pour sa lutte armée, ce qui fait de lui le seul prisonnier politique de notre pays ! Vous en avez beaucoup entendu parler, vous ?

La Casamance est le symbole du combat mystique que tout homme se doit de mener, d’abord à l’intérieur de sa propre chair puis dans l’espace social, artistique et religieux qui l’environne immédiatement : une union sacrée entre amoureux de Jésus-Christ et de Muhammad pour renverser la dictature de la modernité et ré-instaurer la Royauté Primordiale. Dans son combat aux côtés de Jonas Savimbi en Angola en 1976, De Roux luttait à la fois contre l’influence des Etats-Unis et celle des Soviétiques pour favoriser l’émergence d’une troisième voie maoïsto-gaullienne. Aujourd’hui, au lieu de dégager deux troncs d’arbre pourris pour laisser place à une jeune pousse prometteuse, il s’agit de réunir les branches touffues de deux arbres costauds (la Bible et le Coran) pour en faire surgir la substantifique moelle éclatante de pureté, l’absolue quintessence de la Foi lumineuse.

Un peu plus tard, je découvris une affiche renversante de beauté sur un mur de l’université de Ziguinchor. Elle annonçait une série de conférences portant sur une récente confrérie musulmane née à Sédhiou (Casamance), dont le succès va croissant d’année en année. Il s’agit du nabisme, dont les principes reposent sur la tolérance, la patience, la méfiance et l’enseignement religieux. Je collai le tract de Nabe sur Barack Obama à côté de ces affiches, avant de pleurer d’émotion d’être si bien compris. En Casamance, Marc-Edouard Nabe est enfin Nègre.